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"Tir a./oa."75'. /V
HARVARD
COLLEGE
LIBRARY
FROM THE
Subscription Fund
BEGUN IN 1858
c
j , J. BÀRBRY D'AUREVILLY ■
Du Dandysme
DE GEORGES BRUMMELL
fj' Édition.) .
U e« pin* ADcila il F^n
iaE.jgtam di «ug-froïd qvfl »m
lime 4e qnclqoea ima 04 tca.
PARIS
ALPHONSE LGMERKE, iDITSUK
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« ' «. V •• > ~ «. ^
Il
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Du Dandysme
ET
DE GEORGES BRUMMELL
J. BARBEY D'AUREVILLY
Du Dandysme
GES BRUMMELL
l" Édition.)
11 est pliu difficile de plaire
ui eens de iiag-f>oid que d'dre
Aimé de quelques âmesiie feu.
DE GEORGES BRUMMELL
plus difficile de plair
(TulrB Di
PARIS
ALPHONSE LEMERREj ÉDITEUR
N
.1/ 77
^
M. CÉSAR DALY
BIRBCTBUR
De la Revue de l'Architecture
Mon cher Dalt,
L y a dix -sept ans qaeje vous
écrivais :
« Pendant que vons voyagez,
mon cher Daly, et que le souvenir
de vos amis ne sait où vous prendre, voici
quelque chose (je n'ose pas dire un livre) qui
vous attendra à votre seuil. C'est la statuette
d'un homme qui ne mérite guère que d'être
représenté en statuette : curiosité de mœurs
et d'histoire, bonne à mettre sur l'étagère de
votre cabinet de travail.
« Brummell n'appartient pas à l'histoire
II DEDICACE.
politique de l'Angleterre. Il y a touché par ses
liaisons; mais il n'y entre pas. Sa place est
dans iine histoire plus haute, plus générale et
plus difficile à écrire, — l'histoire des mœurs
anglaises, — car l'histoire politique ne contient
pas toutes les tendances sociales, et toutes
doivent être étudiées. Brummell a été l'ex-
pression d'une de ces tendances; autrement
son action serait inexplicable. La décrire, la
creuser, montrer que cette influence n'était
pas seulement à fleur de terre, pourrait être
le sujet d'un livre que Beyle (Stendhal) a oublié
d'écrire et qui eût tenté Montesquieu .
« Malheureusement je ne suis ni Montes-
quieu ni Beyle, ni aigle ni lynx; mais j'ai tâché
pourtant de voir clair dans ce que beaucoup de
gens, sans doute, n'eussent pas daigné expli-
quer. Ce que j'ai vu, je vous l'ofFre, mon cher
Daly. Vous qui sentez la grâce comme une
femme et comme un artiste^ et qui, comme un
penseur, vous rendez compte de son empire,
j'aime à vous dédier cette étude sur un homme
qui tira sa célébrité de son élégance. Je l'au-
rais faite sur un homme qui eût tiré la sienne
de la force de sa raison, que, grâce à la richesse
de vos facultés, j'aurais eu bon air de vous la
dédier encore.
« Acceptez donc ceci comme une marque
OÉDICACB. III
d'amitié et un souvenir des jours plus heu-
reux que les jours actuels, où je vous voyais
davantage.
« Votre dévoué,
« J.-A. Barbey d'Aurevilly.
« Passy, vilU Beauséjour,
19 septembre 1844. )»
Eh bien ! mon ami, cette dédicace, d^ily a
dix-sept ans, je n'en changerai pas un seul
mot aujourd'hui, et c'est la première fois que
dix-sept ans n'auront rien changé à quelque^,
chose !
Qu'elle reste tout entière ici, comme l'amitié
dont elle fut l'expression et qui est restée im-
muable en nous, sans vide et sans nuage ! Je
n'ai pas toujours été aussi heureux qu'avec
vous, colonne debout dans mes ruines ! Dix-
sept ans! Vous savez comme ce misérable
Tacite, toujours insupportable parce qu'il est
vrai toujours, appelle ce long espace de jours,
dont il eût peut-être valu mieux me taire, si,
dans la tristesse d'avoir vécu, je n'avais pas du
moins cette joie, mon cher Daly, de pouvoir
dire que je suis identiquement pour vous ce
IV
DEDICACE.
que j'étais il y a déjà tant d'années, et, puisque
tout est fatuité en ce livre, de m'y vanter de
mes sentiments immortels !
J.-A. Barbet d'Aurevilly.
Paris, 29 septembre 1861.
-^ •
PRÉFACE
DE LA SECONDE EDITION.
'est à peine une seconde édition
que ce livre. Tiré â quelques exem-
plaires, il fut donné, il y a plu-
sieurs années, de la main à lamain,
â quelques personnes, et cette es-
pèce de publicité intime et mystérieuse lui
porta bonheur, La grande, qu'on ose aujour-
d'hui, lui sera-t-elle aussi favorable?,.. Le bruit,
cette chose légère, est comme les femmes : il
vient quand on a l'air de fuir. Dans ce diable
de monde, peut-être que le meilleur moyen de
se faire du succès serait d'organiser des indis-
crétions.
Mais l'auteur n'avait pas tant de profondeur
quand il publia cette babiole. Alors il se pré-
occupait asseï^ peu de choses et de bruit litté-
raires. Ah ! bien oui ï il avait d'autres toilettes
à faire que celles de sa pensée, et d'autres sou-
VI PREFACE.
cis que d'être lu l Les soucis de ce temps-là,
du reste, il s'en moque très bien aujourd'hui,
car voilà la vie. N'est-elle pas toute dans cet
échange, qui recommence toujours, d'un souci
contre une moquerie?... V auteur du Dandysme
et de Georges Brummell n'était pas un Dandy
Cet la lecture de ce livre montrera suffisam-
ment pourquoi), mais il était à cette époque
de la jeunesse qui faisait dire à lord Byron,
avec sa mélancolique ironie : n Quand j'étais
un beau aux cheveux bouclés... ; » et, à ce mo-
ment-là, la gloire elle-même ne pèserait pas
une de ces boucles l II écrivit donc sans pré-
tention hauteur, — il en avait d'autres, soye\
tranquille l le diable n'y perdait rien, — ce
tout petit livre, uniquement pour se faire plai-
sir à lui-même et aux trente personnes, ces
amis inconnus, dont on n'est pas très sûr, et
qu'on ne peut guère, sans fatuité, se vanter
d'avoir à Paris. Comme il n'en manquait pas (de
fatuité), il crut les avoir, et de fait il les eut.
Qu'on lui permette de le dire, car il est devenu
modeste, il eut sa trentaine de lecteurs pour
sa trentaine d'exemplaires. Ce ne fut pas le •
Combat, mais la sympathie des Trente I
Si le livre en question avait été sur quelque
grande chose ou sur quelque grand homme,
pas de doute qu'il n'eût sombré net, avec ses
VRéFACB. VII
quelques exemplaires, dans ce silence de l'inat'
tention, qui est dû et toujours foyé à ce qui
est grand par ce qui est petit, mais il était
sur un homme frivole et qui avait passé pour
le type le plus accompli de la frivolité élé-
gante, dans une société difficile. Or tout le
monde, dans le monde, se croit ou veut être
élégant... Ceux même qui y ont renoncé veulent
au moins s'y connaître, et voilà pourquoi il
fut lu. Des sots, que je ne nommerai pas, se
vantèrent de l'avoir compris. Moi, j'affirme à
mon éditeur qu'ils rachèteront. Fatuité de par-
tout ! La fatuité, qui a fait le premier succès,
fera le second à cette chosette sur la première
page de laquelle on a été tenté d'écrire cette
impertinence : « D'un fat, par un fat, à des
fats ; » car tout fait glace aux fats, et ceci est
un miroir pour eux. Beaucoup viendront se
regarder là-dedans et y peigner leur mous-
tache, les uns pour s'y reconnaître, et les autres
pour s'y faire ... Brummells !
Il est vrai que ce sera inutile. On ne se fait
pas Brummell. On l'est ou on ne l'est pas.
^Souverain futile d'un monde futile, Brummel
a son droit divin et sa raison d'être comme les
autres rois. Seulement, puisqu'on a fait croire
dans ces derniers temps à ces badauds de peuples
qu'ils étaient souverains, pourquoi les popu-
TIII PREFACE.
laces de salon n* auraient-elles pas leurs illu-
sionsy comme les populaces de la rue?
Et ajoutant que ce petit livre les en guérira.
Elles y verront que Brummell était une indivi-
dualité des plus rares qui s* était donné uni-
quement la peine de naître, mais à qui, pour
ie développer, il fallait encore V avantage d'une
société trh aristocratiquement compliquée.
Elles X ve front ce qu'il faut de choses,., qu'elles
n'ont pas, pour être Brummell! L'auteur du
Dandysme a essayé de faire le compte de ces
choses : riens tout-puissants par lesquels on
ne gouverne pas que des femmes ; mais il sa-
vait bien, tout en le faisant, que ce n'était pas
un livre de conseil que son livre, et que Us
Machiavels de l'élégance seraient encore plus
niais que les Machiavels de la politique...,
qui le sont déjà tant l II savait enfin qu'il n'y
avait là qu'un morcelé t d'histoire, un fragment
archéologique, bon à mettre, comme une cu-
riosité, sur la toilette d^or des fats de l'avez
nir, — s'ils en ont; car le Progrès, qui est en
train, avec son économie politique et sa division
territoriale, de faire de la race humaine une
race de pouilleux, ne détruira pas les fats,
mais pourrait bien supprimer leurs toilettes
à la d'Orsay, — comme inégalitaires et scanr
daleuses*
PaiFACB. IX
Dans tous les cas, voici le livre, tel qu'il a
été écrit. On n'en a rien modifié, rien effacé.
On y a seulement piqué, çà et là, une ou deux
notes, La gravité de son temps, qui Va fait
souvent rire, n'a pas asse^ atteint l'auteur du
Dandysme pour qu'il regarde ce petit livre,
léger de ton, peut-être (il le voudrait bien, il
n'est pas dégoûté l), comme une fredaine de sa
jeunesse et pour s'en excuser aujourd'hui. Par
exemple l non. Il serait même bien capable, si
on le poussait, de soutenir aux plus haut en--
cornés parmi messieurs les Graves que son
livre est aussi sérieux que tout autre livre d'his-
toire. En effet, que voit-on ici, à la clarté de
cette bluette?... L'homme et sa vanité, le raf-
finement social et des influences très réelles,
quoique incompréhensibles à la Raison toute
seule, cette grande sotte, mais d'autant plus
attirantes qu'elles sont plus difficiles à com^
prendre et à pénétrer. Or, quoi de plus grave
que tout cela, même au point de vue supérieur
de ceux-là qui se sont le plus détachés et dé-
tournés du monde, de ses pompes et de ses
œuvres, et qui en ont le plus méprisé le néant?,..
Interrogez-les I Est-ce qu'à leurs yeux toutes
les vanités ne se valent pas, quelque nom
qu'elles portent et quelque simagrée qu'elles
fassent? Si le Dandysme avait existé de son
X PRéFACE.
temps, Pascal, qui fut un Dandy comme on
peut Vêtre en France, aurait donc pu en écrire
l'histoire avant d'entrer â Port-Royal : Pascal^
Vkoijiime au carrosse â six chevaux I Et Raucé,
un autre tigre d'austérité, avant de s'enfoncer
dans les jungles de sa Trappe, nous aurait
peut-être traduit le capitaine Jesse ^ au lieu de
nous traduire Anacréon; car Rjincé fut un
Dandy aussi, — un Dandy prêtre, ce qui est
plus fort qu'un Dandy mathématicien, et voyes^
l'influence du Dandysme l Dom Gervaise, un
religieux grave, qui a écrit la vie de Rancé,
nous a laissé une description charmante de
ses délicieux costumes, comme s'il avait voulu
nous donner le mérite d^une tentation à la-
quelle on résiste, en nous donnant l'envie atroce
de les porter I
Ce qui ne veut pas dire, du reste, que l'au-
teur présent du Dandysme se croie d'aucune
manière Pascal ou Rancé, Il n'a jamais été et
ne sera jamais janséniste, et il n'est pas trap-
piste.,, encore!
J.-A. Barbet d'Aurevilly.
I. C'est V avant-dernier historien de Brummell.
DU DANDYSME
Elt DE
G. 'B\UmmELL
I
Et sentiments ont leur destinée.
Il en est un contre lequel tout le
monde est impitoyable : c'est la
vanité: Lés moralistes l'ont décriée
dans leurs livres, même ceux qui
ont le mieux montré quelle large place elle
a dans nos âmes. Les gens du monde, qui
sont aussi des moralistes à leur façon, puisque
vingt fois par jour ils ont à juger la vie, ont
répété la sentence portée parles livres contre
ce sentiment, à les entendre, le dernier de
tous.
On peut opprimer les choses comme les
1
DU DAHPT8MB
ho minçs , Cela est-il vrai, que la Tanité soit le
dernier sentiment dans la hiérarchie des senti-
ments de notre âme? Et si elle est le dernier,
si elle est à sa place, pourquoi la mépriser?...
Mais est-elle même le dernier? Ce qui fait la
valeur des sentiments, c'est leur importance
sociale ; quoi donc, dans l'ordre des senti-
ments, peut être d'une utilité plus grande pour
la société, que cette recherche inquiète de
l'approbation des autres, que cette inextin-
guible soif des applaudissements de la galerie,
qui, dans les grandes choses, s'appelle amour
de la gloire, et dans les petites, vanité? Est-ce
l'amour, l'amitié, l'orgueil? L'amour dans ses
mille nuances et ses nombreux dérivés, l'a-
mitié et l'orgueil même partent d'une préfé-
rence pour une antre, ou plusieurs autres, on
soi, et cette préférence est exclusive. La va-
nité, elle, tient compte de tout. Si elle préfère
parfois de certaines approbations, c'est son
caractère et son honneur de souffrir quand
une seule lui est refusée ; elle ne dort plus
sur cette rose repliée. L'amour dit à l'être
aimé : Tu es mon univers ; l'amitié : Tu me
suffis, et bien souvent : Tu me consoles. Quant
à l'orgueil, il est silencieux. Un homme d'un
esprit éclatant disait : « C'est un roi solitaire,
oisif et aveugle ; son diadème est sur ies yeux. »
ET DE O. BKUMMBI.&
La vanité a un univers moins étroit que celui
de Famour; ce qui suffit à Famitié n'est pas
assez pour elle. C'est une reine aussi comme
l'orgueil est roi; mais elle est entourée, oc-
cupée, clairvoyante, et son diadème est placé
là où il Tembellit davantage.
Il fallait bien dire cela avant de parler du
Dandysme, fruit de cette vanité qu'on a trop
flétrie, et du grand vaniteux Georges Brummell.
^
II
uAND la vanité est satisfaite et
qu'elle le montre, elle devient de la
fatuité. C'est le nom assez imperti-
nent que les hypocrites de modes-
tie, — c'est-à-dire tout le monde, —
ont inventé par peur des sentiments'vrais. Ainsi
ce serait une erreur que de croire, comme on
le croit peut-être, que la fatuité est exclusive-
ment de la vanité montrée dans nos relations
avec les femmes. Non, il y a des fats de tout
genre : il y en a de naissance, de fortune,
d'ambition, de science; Tufiére en est un,
Turcaret un autre; mais comme les femmes
occupent beaucoup en France, on a surtout
donné le nom de fatuité à la vanité de ceux
qui leur plaisent et qui se croient irrésistibles.
Seulement, cette fatuité, commune à- tous les
peuples, chez qui la femme est quelque chose,
DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL. 5
n'est point cette autre espèce, qui, sous le
nom de Dandysme^ cherche depuis quelque
temps à s'acclimater à Paris. Vune est la forme
de la vanité humaine, universelle; l'autre,
d'une vanité particulière et trés-particuliére :
de la vanité anglaise. Comme tout ce qui est
universel, humain, a son nom dans la langue
de Voltaire -, ce qui ne Test pas, on est obligé
de l'y mettre, et voila pourquoi le mot Dan-
dysme n'est pas français.
Il restera étranger comme la chose qu'il
exprime. Nous avons beau réfléchir toutes les
couleurs : le caméléon ne peut réfléchir le
blanc, et le blanc pour les peuples, c'est la
force même de leur originalité. Nous posséde-
rions plus grand encore le pouvoir d'assimila-
tion qui nous distingue, que ce don de Dieu
ne maîtriserait pas cet autre don, cette autre
puissance, — le pouvoir d'être soi, — qui con-
stitue la personne même, l'essence d'un peuple.
Eh bien ! c'est la force de l'originalité anglaise,
s'imprimant sur la vanité humaine, — cette
vanité ancrée jusqu'au cœur des marmitons ^ —
et contre laquelle le mépris de Pascal n'était
qu'une aveugle insolence, — qui produit ce
qu'on appelle le Dandysme. Nul moyen de
partager cela avec l'Angleterre. C'est profond
comme son génie même. Singerie n'est pas
6 DU DANDYSME ET DE G. BRUMMEL£.
ressemblance. On peut prendre un air ou une
pose comme on voie la forme d'un frac; mais
la comédie est fatigante : mais un masque est
cruel, effroyable à porter, même pour les gens
à caractère qui seraient les Fiesques du Dan-
dysme, s'il le fallait, à plus forte raison pour
nos aimables jeunes gens. L'ennui qu'ils res-
pirent et inspirent ne leur donne qu'un faux
reflet de Dandysme. Qu'ils prennent l'air dé-
goûté, s'ils veulent, et se gantent de blanc
jusqu'au coude, le pays de Richelieu ne pro-
duira pas de Brummell.
III
E8 deux fats célèbres peuvent se
ressembler par la vanité humaine,
universelle; mais ils différent de
toute la physiologie d'une race, de
tout le génie d'une société. L'un ap-
partenait à cette race nervo-sanguine de France,
qui va jusqu'aux dernières limites dans la fou-
dre de ses élans; l'autre descendait de ces
hommes du Nord, lymphatiques et pâles; froids
comme la mer dont ils sont les fils, mais iras-
cibles comme elle, et qui aiment à réchauffer
leur sang glacé avec la flamme des alcools
{high-spirits). Quoique de tempérament opposé,
ils avaient tous les deux une grande force de
vanité, et naturellement ils la prirent pour le
mobile de leurs actions. Sur ce point, ils bra-
vent également le reproche des moralistes qui
condamnent la vanité au heu de la classer et
8 DU DANDYSME
de Tabsoudre. A-t-on lieu de s'en étonner
quand on pense au. sentiment dont il est ques-
tion, écrasé depuis dix -huit cents ans sous
l'idée chrétienne du mépris du monde, qui
régne encore dans les esprits les moins chré-
tiens? Et d'ailleurs les gens d'esprit ne gardent-
ils presque pas tous dans la pensée quelque
préjugé au pied duquel ils font pénitence de
l'esprit qu'ils ont? C'est ce qui explique le mal
que les hommes qui se croient sérieux, parce
qu'ils ne savent pas sourire, ne manqueront
point de dire de Brummell. C'est ce qui explique
plus encore que l'esprit de parti, les cruautés
de Chamfort contre Richelieu, il l'a attaqué
avec son esprit incisif, brillant et venimeux,
comme on perce avec un stylet de cristal em-
poisonné. En cela, Chamfort, tout athée qu'il
fût, a porté le joug de l'idée chrétienne, et,
vaniteux lui-même, il n'a pas su pardonner, au
sentiment dont il souffrait, de donner du bon-
heur aux autres.
Car Richelieu, comme Brummell, — plus
même que Brummell, — eut tous les genres
de gloire et de plaisir que l'opinion peut créer.
Tous les deux, en obéissant aux instincts de
leur vanité (apprenons à dire ce mot sans
horreur) comme on obéit aux instincts de son
ambition, de son amour, etc., ils réussirent ;
ET DE G. BRUMMBLL.
mais l'analogie s'arrête là. Ce n'était pas assez
que de différer par le tempérament; la société
dont ils dépendent apparaît en eux et, de
nouveau, les fait contraster. Poar Richelieu,
cette société avait brisé tous ses freins, dans
sa soif implacable d'amusements; pour Brum-
mell, elle mâchait les siens avec ennui. Pour
le premier, elle était dissolue ; pour le second,
hypocrite. C'est dans cette double disposition
que se trouve surtout la différence qu'il y a
entre la fatuité de Richelieu et le dandysme
de Brummell.
1^
IV
N effet, il ne fut qu'un Dandy.
Avant d'être le genre de fat que
son nom représente, Richelieu,
lui, était un grand seigneur dans
une aristocratie expirante. Il était
général dans un pays militaire. Il était beau à
une époque où les sens révoltés partageaient
fièrement l'empire avec la pensée et où les
mœurs du temps ne défendaient pas ce qui plai-
sait. En dehors de ce que fut Richelieu, on peut
concevoir Richelieu encore. Il avait pour lui
toutes les forces de la vie. Mais ôtez le Dandy,
que reste-t-il de Brummell? Il n'était propre
à être rien de plus, mais aussi rien de moins
que le plus grand Dandy de son temps et de
tous les temps. Il le fut exactement, purement;
on dirait presque naïvement, si l'on osait. Dans
le pêle-mêle social qu'on appelle une société
IbV DARDT9ME BT Og G. BAVMMBLL. II
par politesse, presque toujours la destinée est
plus grande que les facultés, ou les facultés
supérieures à la destinée. Mais pour lui, pour
Brummell, chose rare, il y eut accord entre la
nature et le destin, entre le génie et la fortune»
Plus spirituel ou plus passionné, c'était Sheri-
dan; plus grand poète (car il fut poëte), c'était
lord Byron; plus grand seigneur, c'était lord
Yarmouth ou Byron encore : Yarmouth, Byron,
Sheridan, et tant d'autres de cette époque,
fameux dans tous les genres de gloire, qui
ftirent Dandys, mais quelque chose de plus.
Brummell n'eut point ce quelque chose qui
était, chez les uns, de la passion ou du génie^
chez les autres une haute naissance, une im-
mense fortune. Il gagna à. cette indigence; car,
réduit à la seule force de ce qui le distingua,
il s'éleva au rang d'une chose : il fut le Dan-
dysme même.
ECi est presque aussi difficile à
décrire qu'à définir. Les esprits
qui ne voient les choses que par
leur plus petit côté, ont imaginé
que le Dandysme était surtout
l'art de la mise, une heureuse et audacieuse
dictature en fait de toilette et d'élégance exté-
rieure. Très-certainement c'est cela aussi ;
mais c'est bien davantage *. Le Dandysme est
I. Tout le monde s'y trompe, les Anglais eux-mêmes !
Dernièrement leur Thomas Carlyle, l'auteur du Sartor
resartus, ne s'est-il pas cru obligé de parler du Dandysme
et des Dandys dans un livre qu'il appelle la Philosophie du
costume {Philosophy of clothes^f Mais Carlyle a dessiné une
gravure de modes avec le crayon ivre d'Hogarth, et il a
dit : 9 Voilà le Dandysme ! » Ce n'en était pas même la
caricature, car la caricature outre tout et ne supprime
rien. La caricature, c'est l'outrance exaspérée de la
réalité, et la réalité du Dandysme est humaine, sociale
DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELI.. I)
toute une manière d'être, et Ton n'est pas que
par le côté matériellement visible. C'est une
manière d'être, entièrement composée de
et spirituelle... Ce n'est pas un habit qui marche tout
seul ! au contraire ! c'est une certaine manière de le
porter qui crée le Dandysme. On peut être Dandy avec
un habit chiffonné. Lord Spencer le fut bien avec un
habit qui n'avait plus qu'une basque. Il est vrai qu'il la
coupa et qu'il en fit cette chose qui, depuis, a porté son
nom. Un jour même, le croirait-on? les Dandys ont eu
la fantaisie de Vhabit râpé. C'était précisément sous
Brummell. Ils étaient à bout d'impertinence, ils c'en
pouvaient plus. Ils trouvèrent celle-là, qui était si
dandie (je ne sais pas un autre mot pour l'exprimer),
de faire râper leurs habits, avant de les mettre, dans
toute l'étendue de l'étoffe, jusqu'à ce qu'elle ne fût plus
qu'une espèce de dentelle, — une nuée. Ils voulaient
marcher dans leur nuée, ces dieux I L'opération était
très-délicate et trè;-longue, et on se servait, pour l'ac-
complir, d'un morceau de verre aiguisé. Eh bien! voilà
un véritable fait de Dandysme. L'habit n'y est pour rien.
Il n'est presque plus.
Et en voici un autre encore : Brummell portait des
ganti qui moulaient ses mains comme une mousseline
mouillée. Mais le Dandysme n'était pas la perfection de
ces gants qui prenaient le contour des ongles, comme la
chair le prend, c'était qu'ils eussent été faits par quatre
artistes spéciaux, trois 'pour la main et un pour le
pouce*.
Thomas Carlyle, qui a écrit un autre livre intitulé
* J*ai si bonne envie d'être clair et d'être compris que Je
risquerai une chose ridicule. Je mettrai une note dans une
I4 Dtf OANDYSMB
^ I ■ ■ ■ »^^^^l ■■ ■ ■ IM ■ I I II ■■^■^■^ I ■ ■ , , I .II—. ,,
nuances, comme il arrive toajoars dans les
sociétés trés-vieilles et trés-civilisées, où la co-
médie devient si rare et où la convenance
les Héros et qui nous a donné le Héros PoSte, le
Héros Roi, le Héros Homme de lettres, le Héros Prêtre,
le Héros Prophète et même le Héros Dieu, aurait pu
nous donner le Héros de Télégance oisive, — le Héros
Dandy; mais il Ta oublié. Ce qu'il dit, du reste, dans
le Sartor resartus, des Dandys en général, qu'il appelle
du gro| mot de secie (Daudiacal secC)^ montre assez
qu'avec son regard embarbouillé d'Allemand, le Jean-
Paul anglais n'eût rien vu de ces nuances précises et
froides qui furent Brummell. Il en aurait parlé avec la
profondeur de ces petits historiens français qui, dans des
Revues bêtement graves, ont jugé Brummell & peu prés
comme l'auraient fait des bottiers ou des tailleurs qu'il
eût dédaigné de faire travailler. Daiitans de quatre
sous qui ont taillé leur faux buste avec leur canif, dans
la pâte d'un savon de Windsor dont on ne voudrait pas
pour son bain !
note. Le prince de Kaunilz, qui, sans être Anglais (il est
vrai qu'il était Autrichien') , se rapproche le plus des Dandys
par le calme, la nonchalance, la frivolité majestueuse, «f
Végoisme féroce (il disait fastueus entent : t Je n'ai pas un
ami î » et ni la mort ni l'agonie de Marie-Thérèse n'a/van"
eérent l'heure de son lever et n'abrégèrent d*une minute le
temps qu'il donnait à ses indescriptibles toilettes^ ; le prince
de Kaunitr n'était pas un Dandy quand il mettait un corset
de satin comme l'Andalouse d'Alfred de Musset, mais il
l'était quand, pour donner à ses cheveux la nuance exacte
il passait dans une enfilade de salons dont il avait calculé
la grandeur et le nombre et que des valets armés de houppes
le poudraient, seulement le temps qu'il passait !
ET DE G. BRUMMELL. I5
triomphe à peine de l'ennui. Nulle part l'anta-
gonisme des convenances et de l'ennui qu'elles
engendrent ne s'est fait plus violemment sentir
au fond des mœurs qu'en Angleterre, dans la
société de la Bible et du Droit, et peut-être
est-ce de ce combat à outrance, éternel,
comme le duel de la Mort et du Péché dans
Milton, qu'est venue l'originalité profonde de
cette société puritaine, qui donne dans la
tiction Clarisse Harlowe, et lady Byron dans
la réalité*. Le jour où la. victoire sera déci-
dée, il est à penser que la manière d'être
qu'on appelle Dandysme sera grandement mo-
difiée, si elle existe encore ; car elle résulte de
cet état de lutte sans fin entre la convenance
et l'ennui *.
1. Hn écrivains, elle donne aussi des femmes comme
miss Edgeworth, comme miss Aikin, etc. Voir les Mé-
moires de cette dernière sur Elisabeth : style et opinions
d'une pédante et d'une prude sur une prude et sur
une pédante.
2. Inutile d'insister sur l'ennui qui mange le coeur
de la société anglaise, et qui lui donne, sur les sociétés
que ce mal dévore, la tôste supériorité des corruptions
et des suicides. L'ennui moderne est fils de l'analyse ;
mais à celui-là, notre maître à tous, se joint pour la
société anglaise, la plus riche du monde, l'ennui romain,
fils de la satiété, et qui multiplierait le nombre des
Tibère à Caprée, moins l'empire, si la moyenne propor-
tionnelle des sociétés était composée d'âmes plus fortes.
l6 BU DANDYSME
Ainsi, une des conséquences du Dandysme,
un de ses principaux caractères, — pour mieux
parler, son caractère le plus général, — est-il
de produire toujours Timprévu, ce à quoi l'es-
prit accoutumé au joug des régies ne peut pas
s'attendre en bonne logique. L'Excei^tricité,
cet autre fruit du terroir anglais, le pro-
duit aussi, mais d'une autre manière, d'une
façon effrénée, sauvage, aveugle. C'est une
révolution individuelle contre l'ordre établi,
quelquefois contre -la nature : ici on touche à
la folie. Le Dandysme, au contraire, se joue
de la règle et pourtant ia respecte encore. Il
en souff're et s'en venge tout en la subissant ;
il s'en réclame quand il y échappe ; il la do-
mine et en est dominé tour à tour : double
et muable caractère! Pour jouer ce jeu, il
faut avoir à son service toutes les souplesses
qui font la grâce, comme les nuances du
prisme forment l'opale, en se réunissant.
C'était là ce qu'avait .Brumme 11. Il avait la
grâce, comme le ciel la donne et comme sou-
vent les compressions sociales la faussent.
Mais enfin il l'avait, et par là il répondait aux
besoins de caprice des sociétés ennuyées et
trop durement ployèes sous les strictes ri-
gueurs de la convenance. Il était la preuve de
cette vérité qu'il faut redire sans cesse aux
ET DE G. BRUMMBLL. 1/
hommes de la régie : c'est que si l'on coupe
les ailes à la Fantaisie^ elles repoussent plus
longues de moitié ^. Il avait cette familiarité
charmante et rare qui touche à tout et ne
profane rien. Il vécut de pair à compagnon
avec toutes les puissances, toutes les supério-
rités de son époque, et, par l'aisance, il s'éleva
jusqu'à leur niveau. Où de plus habiles se se-
raient perdus, il se sauvait. Son audace était
de la justesse. Il pouvait toucher impunément
à la hache. On a dit pourtant que cette hache,
dont il avait tant de fois défié le tranchant, le
coupa enfin ; qu'il intéressa à sa perte la va-
nité d'un Dandy comme lui, d'un Dandy royal,
S. M. Georges IV; mais son empire avait été
si grand que, s'il avait voulu, il l'eût repris.
I. Voir dans les journaux américains Tenthousiasme
inspiré par mademoiselle Essler aux descendants dus
Puritains de la vieille Angleterre : une jambe de dan-
seuse tournant des Têtes-Rondes !
^
VI
A vie tout entière fut une in-
fluence, c'est-à-dire ce qui ne
peut guère se raconter. On la
sent tout le temps qu'elle dure,
et quand elle n'est plus, on en
peut signaler les résultats ; mais si ces résul-
tats sont de la même nature que l'influence
qui les créa, et s'ils n'ont pas pins de durée,
rhistoire en devient impossible. On retrouve
Herculanum sous la cendre; mais quelques
années sur les mœurs d'une société l'enseve-
lissent mieux que toute la poussière des vol-
cans. Les Mémoires, histoire de ces mœurs^
ne sont eux-mêmeî que des à- peu-près *. On
I. Encore pas toujours. Que sont les Mémoires de
Wraxall, par exemple? Et pourtant quel homme fut
jamais mieux placé pour observer que celui-là?
su DARDTSMB BT 9E G. BRUMMB££. Ip
ne retrouvera donc pas, comme il le faudrait,
détaillée et nette, sinon vivante, la société an-
glaise du temps de Brummell. Qn ne suivra
donc jamais, dans son ondoyante étendue et sa
portée, l'action de Brummell sur ses contem-
porains. Le mot de Byron, qui disait aimer
mieux être Brummell que l'empereur Napo-
léon, paraîtra toujours une affectation ridicule
ou une ironie. Le vrai sens d'un pareil mot est
perdu.
Seulement, au lieu d'insulter l'auteur de
Childe-Haroliy comprenons-le plutôt quand il
exprimait son audacieuse préférence.. Poète,
homme de fantaisie, il était frappé, parce qu'il
pouvait en juger, de l'empire de Brummell
sur la fantaisie d'une société hypocrite et lasse
de son hypocrisie. Il y avait là un fait <£e
toate-puissance individuelle, qui devait plus
convenir à la nature de son capricieux génie
que tout aurre fait d'omnipotence, quel qu'il
ftt.
VII
'est pourtant avec des mots
semblables à celui de Byron
que l'histoire de Brummell sera
écrite, et, comme par une singu-
lière mystification de la destinée,
ce sont de tels mots qui la rendent indéchif-
frable. L'admiration ne se justifiant point par
des faits qui ont péri tout entiers, parce que,
de leur nature, ils étaient éphémères, l'auto-
rite du plus grand nom, l'hommage du plus
entraînant génie rendront l'énigme plus obs-
cure. En efiêt, ce qui reste le moins de toute
société, la partie des mœurs qui ne laisse pas
de débris, l'arôme trop subtil pour qu'il se
conserve, ce sont les manières, les intrans-
missibles manières *, par lesquelles Brummell
I. Les manières, c*est la fusion des mouvements de
DU DANDYSME ET DE G. BRVMMELL. 21
fut un prince de son temps. Semblable à l'ora-
teur, au grand comédien, au causeur, à tous
ces esprits qui parlent au corps par le corps,
comme disait BufTon, Brummell n'a qu'un nom,
qui brille d'un reflet mystérieux dans tous les
Mémoires de son époque. On y explique mal
la place qu'il y tient; mais on la voit, et ce
vaut la peine qu'on y pense. Quant à l'étude
présente, détaillée, du portrait qui reste à faire,
nul homme jusqu'ici n'en a affronté la lutte
douloureuse ; nul penseur n'a cherché à se
rendre compte, gravement, sévèrement, de
cette influence qui répond à une loi ou à un
travers, c'est-à-dire à la déviation d'une loi, —
à une loi encore. Pour cela, les esprits pro-
fonds n'avaient pas assez de finesse ; les esprits
lins, de profondeur.
Plusieurs ont essayé, nonobstant. Du vivant
même de Brummel, deux plumes célèbres,
mais taillées trop fin, trempées d'encre de
Chine trop musquée, jetèrent sur un papier
bleuâtre, à tranches d'argent, quelques traits
faciles à travers lesquels on vit Brummell.
C'était charmant de légèreté spirituelle et de
pénétration négligente. Ce fut Pelham, ce fut
l'esprit et du corps, et l'on ne peint pas des mouve-
ments.
sa DU DANDYSME
Granby. Ce fut Brummell aussi jusqu'à un cer-
tain point, puisqu'on y dogmatisait sur le Dan-
dysme; mais l'intention avait-elle été de le
peindre y sinon dans les faits de sa vie, au
moins dans les réalités de son être et les pos-
sibilités du roman ? Pour Pelham, ce n'est pas
bien sûr. Pour Granby, on le croirait davan-
tage : le portrait de Trebeck semble avoir été
fait sur le vif; on n'invente pas ces nuances
étranges, mi-nature et mi-société, et l'on sent
que la présence réelle a dû vivifier le coup de
pinceau qui les retrace.
Mais, à cela prés du roman de Lister, où
Brummell, s'il fallait l'y chercher, se retrou-
verait bien mieux que dans le Pelham de
M. Bulwer, il n'y a point de livre, en Angle-
terre, qui montre Brummell comme il fut, et
qui explique un peu nettement la puissance de
son personnage. Récemment, il est vrai, un
homme distingué ^ a publié deux volumes dans
lesquels il a réuni avec une patience d'ange
citrieux tous les faits connus de la- vie de
BrvoBBiell* Pourquoi faut-il que tant d'eflbrts
I. Le Capitaine Jesse. Il a publié deux Ibrts Tc^aaes
in-8o sur Brummell ; et, avant de les avoir publiés, il
avait mis à notre disposition, avec une courtoisie par-
faîte, les renseignements qu'il posséilait sur le fknteuz
Dandy .
ET OB 6. %B.VMmEtL. 2)
et de sollicitudes n'aient abouti qu'à une chro-
nique timorée, sans le dessous de cartes de
l'histoire? C'est l'explication historique qui man-
que à Brummell. Il a encore des admirateurs
comme l'épigrammatique Cecil, des curieux
comme M. Jesse, des ennemis... on ne cite
personne. Mais parmi ses contemporains restés
debout, parmi les pédants de tous les âges,
honnêtes gens qui ont à l'esprit les deux bras
gauches que Rivarol donnait à toutes les An-
glaises, il en est qui s'indignent de bonne foi
contre l'éclat attaché au nom de Brummell :
lourdauds de moralité grave, cette gloire de
la frivolité les insulte. Seul, l'historien, c'est-
à-dire le juge, — le juge sans enthousiasme et
san» haine, — n'a point encore paru pour le
grand Dandy, et chaque jour qui passe est un
empêchement pour qu'il naisse. On a dit pour-
quoi, s'il ne vient pas, la gloire aura été pour
Brummell un miroir de plus. Vivant, elle
l'aura, réfléchi dans l'étincelante pureté de sa
^gi)e surface; mais, — comme les miroirs,
q^uand il n'y a plus là personne, — mort, elle
n'en sora rien gardé.
VIII
E Dandysme n'étant pas l'inven-
tion d'un homme, mais la consé-
quence d'un certain état de so-
ciété qui existait avant Brummell,
il serait peut-être convenable d^en
constater la présence dans l'histoire des mœurs
anglaises et d'en préciser l'origine. Tout porte
à penser que cette origine est française. La
grâce est entrée en Angleterre, à la restauration
de Charles II, sur le bras de la Corruption
qui se disait sa sœur alors et qui quelquefois
l'a fait croire. Elle vint attaquer avec la mo-
querie le sérieux terrible et imperturbable des
Puritains de Cromwell. Les mœurs, toujours
profondes dans la Grande-Bretagne, — quelle
que soit leur tendance, bonne ou mauvaise, —
exagéraient la sévérité. Il fallait bien pour res-
pirer se soustraire à leur empire, déboucler ce
DU DANDYSME ET DE G. ERUMMELL. 35
lourd ceinturon, et les courtisans de Charles II,
qui avaient bu, dans les verres à Champagne
de France, un lotus qui faisait oublier les
sombres et religieuses habitudes de la patrie,
tracèrent la tangente par laquelle on put
échapper. Beaucoup par là se précipitèrent,
« Les disciples mêmes eurent bientôt dépassé
leurs anciens maîtres ; et, comme Ta dit un
écrivain avec une piquante exactitude i, leur
bonne volonté d'être corrompus était si bonne,
que les Rochester et les Shaftesbury enjam-
bèrent d'un siècle sur les mœurs françaises de
leur temps et sautèrent jusqu'à la Régence. »
On ne parle ni de Buckingham, ni d'Hamil-
ton, ni de Charles II lui-même, ni de tous
ceux chez qui les souvenirs de l'exil furent
plus puissants que les impressions du retour
On a plutôt en vue ceux-là qui, restés Anglais,
furent atteints de plus loin par le souffle étran-
ger, et qui ouvrirent le régne des Beaux,
comme «ir Georges Hevett ; Wilson, tué, dit-
on, par Law, dans un duel, et Fielding dont la
beauté arrêta le regard sceptique de l'insou-
ciant Charles II, et qui, après avoir épousé la
fameuse duchesse de Cleveland, renouvela les
I. M. Amédée Ilenée, dans son introduction au LtUns
dt lord Cheslerfieldt Paris, 1842.
4
26 DU DANDYSME
scènes de Lauzun avec la grande Mademoi-
selle. Ainsi qu'on le voit, le nom même qu'ils
portèrent accuse l'influence française. Leur
grâce aussi était comme leur nom. Elle n'était
pas assez indigène, assez mêlée à cette origi-
nalité du peuple au milieu duquel naquit
Shakspeare, à cette force intime qui devait
plus tard la pénétrer. Qu'on ne s'y méprenne
pas, les Beaux ne sont pas les Dandys : ils les
précèdent. Déjà le Dandysme, il est vrai,
s'agite sous ces surfaces ; mais il ne parait
point encore. C'est du fond de la société an-
glaise qu'il doit sortir. Fielding meurt en 171a.
Après lui, le colonel Edgeworth, vanté par
Steele (un Beau aussi dans sa jeunesse), con-
tinue la chaîne d'or ouvragé des Beaux, qui se
ferme à Nash, pour se rouvrir à Brummell,
mais avec îe Dandysme en plus.
Car s'il est né plus tôt, c'est dans l'inter-
valle qui sépare Fielding de Nash que le Dan-
dysme a pris son développement et sa forme.
Pour son nom (dont la racine est peut-être
française encore), il ne l'eut que tard. On ne
le trouve pas dans Johnson. Mai'S quant à la
chose qu'il signifie, elle existait, et, comme
cela devait être, dans les personnalités les plus
hautes. En efTet, la valeur des hommes étant
toujours en vertu du nombre des facultés
ET DE 6. B&UMMELL. 37
qu'ils ont, et le Dandysme représentant juste-
ment celles qui n'avaient pas leur place dans
les mœurs, tout homme supérieur dut se teindre
et se teignit plus ou moins de Dandysme. Ainsi
Malborough, Chesterfield, Bolingbroke, Bo-
lingbroke surtout; car Chesterfield qui avait
fait dans ses Lettres le traité du Gentleman,
comme Machiavel a fait le traité du Prince y
moins en inventant la régie qu'en racontant la
coutume, Chesterfield est bien attaché encore
à l'opinion admise; et Malborough, avec sa
beauté de femme orgueilleuse, est plus cupide
que vaniteux. Bolingbroke seul est avance,
complet, un vrai Dandy des derniers temps. Il
en a la hardiesse dans la conduite, l'imperti-
nence somptueuse, la préoccupation de l'effet
extérieur, et la vanité incessamment présente.
On se rappelle qu'il fut jaloux de Harley,
assassiné par Guiscard, et qu'il disait, pour se
consoler, que l'assassin avait sans doute pris
un ministre pour un autre. Kompant avec les
pruderies des salons de Londres, ne l'avait-on
pas vu, — chose horrible à penser ! — afficher
l'amour le plus naturel pour une marchande
d'oranges, qui peut-être n'était pas jolie, et qui
se tenait sous les galeries du Parlement i?
I. London and Westminster Review.
Enfin i! inventa la devise même du Dandysme,
le ^i7 mirari de ces hommes, — * dieux au petit
pied, — qui veulent toujours produire la sur-
prise en gardant Timpassibilité t. Plus qu'à
personne d'ailleurs le Dandysme seyait à Bo-
lingbroke. N'était-ce pas de la libre pensée en
fait de manières et de convenances du monde,
de même que la philosophie en était en ma-
tière de morale et de religion? Comme le»
philosophes qui dressaient devant la loi une
obligation supérieure, les Dandys, de leur auto-
rité privée, posent une règle au-dessus de
celle qui régit les cercles les plus aristocra-
tiques, les plus attachés à la tradition ^, et par
X. Le Dandysme introduit le calme a,ntiq\ie au sein des
agitations modernes; mais le calme des Anciens venait
de l'harmonie de leurs facultés et de la plénitude d'une
vie librement développée, tandis que le calme du Dan-
dysme est la pose d'un esprit qui doit avoir fait le tour
de beaucoup d'idées et qui est trop dégoûté pour s'animer.
Si un Dandy était éloquent, il le serait à 1a façon de
Périclès, les bras croisés sous son manteau. Voir la
ravissante, impertinente et très-moderne attita'de du
Pyrrhus de Girodet, écoutant les imprécations d^Her-»
mione. Cela ferait mieux comprendre ce que je y»ux dire
que tout ce que j'écris là.
2. Et il n'y a pas qu'en Angleterre. Quand, en l(ussie»
la princesse d'Aschekoff ne portait pas de rouge, elle
faisait acte de Dandysme, et peut-être trop, car c'était un
ET DB O. BRVMMBLI,. 2p
la plaisanterie qui est un acide, et par la grâce
qui est un fondant, ils parviennent à faire ad-
mettre cette règle mobile qui n'est, en fin de
compte, que l'audace de leur propre personna-
lité. Un tel résultat est curieux et tient à la
nature des choses. Les sociétés ont beau se tenir
ferme, les aristocraties se fermer a tout ce
qui n'est pas l'opinion reçue, le Caprice se
soulève un jour et pousse à travers ces clas-
sements qui paraissaient impénétrables, mais
qui étaient minés par Tennui. C'est ainsi que,
d'une part, la Frivolité * chez un peuple d'une
tenue rigide et d'un militarisme grossier, de
l'autre, l'Imagination réclamant son droit à la
face d'une loi morale trop étroite pour être
vraie, produisirent un genre de traduction,
une science de manières et d'attitudes, impos-
acte de la plus scandaleuse indépendance. En Russie,
rouge veut dire beau, et, au xviiie siècle, les mendiants,
au coin des rues, s'ils n'avaient pas eu de rouge, n'au-
raient pas osé quêter.
Voir Rulhière sur cette femme. Rulhière, écrivain qui
a du Dandysme aussi dans le coup de plume, — Rulhière,
piquant dans le profond. Si l'histoire n'était qu'une anec- »
dote, comme il l'écrirait !
I. Nom haineux donné à tout un ordre de préoccupa- ■'
' tions très-légitimes au fond, puisqu'elles correspondent à ij
des besoins réels.
JO DU DANDYSME ET DE G. BRUMMBLL.
sible ailleurs, dont Brummell fat Texpression
achevée et qu'on n'égalera jamais plus. On
verra pourquoi.
o
IX
BORGES Bryan Brumtnel est ne
à "Westminster, de W. Brummell,
esquire, secrétaire privé de ce
lord North, Dandy aussi à cer-
taines heures, qui dormait de mé-
pris sur son banc de ministre, aux plus viru-
lentes attaques des orateurs de l'opposition.
North fit la fortune de W. Brummell, homme
d'ordre et de capacité active. Les pamphlé-
taires qui crient à la corruption, en espérant
qu'on les corrompra, ont appelé lord North
le dieu des appointements {the god of émolu-
ments). Mais toujours est-il vrai de dire qu'en
payant Brummell, il récompensait des services.
Après la chute du ministère de son bienfai-
teur, M. Brummell devint haut-shérifF dans le
32 2>V DAKOTtlIB
Berkshire. Il habita près de Domington-Castle,
lieu célèbre pour avoir été la résidence de
Chaucer^ et là il vécut avec cette hospitalité
opulente dont les Anglais, seuls dans le monde^
ont le sentiment et la puissance. Il avait con-
servé de grandes relations. Entre autres célé-
brités contemporaines, il recevait beaucoup Fox
et Sheridan. Une des premières impressions
du futur Dandy fut donc de sentir le souffle de
ces hommes forts et charmants sur sa tête. Ils
furent comme les Fées qui le douèrent ; ' mais
ils ne' lui donnèrent que la moitié de leurs
forces, les plus éphémères ' de leurs facultés.
Nul doute qu'en voyant, qu^en entendant C9s
esprits, la gloire de la pensée humaine, qui me-
naient la causerie comme le discoure politique,
et dont la plaisanterie valait l'éloquence, le
jeune Brummell n'ait développé les facultés qui
étaient en lui et qui Tont rendu plus tard (pour
se servir du mot employé par les Anglais) un
des premiers conversationistes de l'Angleterre.
Quand son père mourut, il avait seize ans
(179+). On l'avait, en 1790, envoyé à Eton, et
déjà il s'était distingué, — en dehors du cercle
des études, — par ce qui le caractérisa si émi*
ne m ment plus tard. Le soin de sa mise et la
langueur froide de ses manières lui ârent
donner par ses condisciples un nom fort e»
ET DE O. BRUMMELL. }{
vogue alors, car le nom de Dandj n'était pas
encore à la mode, et les despotes de l'élégance
s'appelaient ^urA^ ou Maearonies. On le nomma
Buck BrummellK Nul, du témoignage de ses
contemporains, n'exerça plus d'influence que
lai sur ses compagnons à Eton, excepté peut-
être Georges Canning; mais l'influence de
Canning était la conséquence de son ardeur
de tête et de cœur, tandis que celle de Brum-
mell venait de facultés moins enivrantes. Il
justifiait le mot de Machiavel : « Le monde
appartient aux esprits froids. » D'Eton il alla
à Oxford où il eut le genre de succès auquel
il était destiné. Il y plut par les côtés les plus
extérieurs de l'esprit : sa supériorité, à lui,
ne se marquant pas dans les laborieuses re-
cherches de la pensée, mais dans les relations
de la vie. En sortant d'Oxford, trois mois après
la mort de son père, il entra comme cornette
dans le io« de hussards^ commandé par le
prince de Galles.
On s'est beaucoup eflbrcé pour expliquer le
goût si vif que Brummell inspira soudainement
à ce "prince. On a raconte des anecdotes qui ne
méritent pas qu'on les cite. Qu'a-t-on besoin de
I. Buck aignine mâle, en anglais; maiâ ce n'est pas le
mot, qui est intraduisible, c'est le sens.
}4 DU DANDYSME
ces commérages? Il y a mieux. En effet, Brum-
mell donné, il était impossible qu'il n'attirât pas
l'attention et les sympathies de l'homme qui,
disait-on, était plus fier et plus heureux de la
distinction de ses manières que de l'élévation
de son rang. On sait d'ailleurs l'éclat de cette
jeunesse qu'il essaya d'éterniser. A cette épo-
que, le prince de Galles avait trente-deux ans.
Beau de la beauté lymphatique et figée de la
maison de Hanovre, mais cherchant à l'ani-
mer par la parure, à la vivifier par le rayon de
feu du diamant; scrofuleux d'âme comme de
corps, mais n'ayant pas du moins dégradé la
grâce en lui, cette dernière vertu des courti-
sans, celui qui fut Georges IV reconnut en
Brummell une portion de lui-même, la partie
restée saine et lumineuse, et voilà le secret de
la faveur qu'il lui montra! Ce fut simple
comme une conquête de femme. N'y a-t-il pas
des amitiés qui prennent leur source dans les
choses du corps, dans la grâce extérieure,
comme des amours qui viennent de l'âme, du
charme immatériel et secret?... Telle fut
l'amitié du prince de Galles pour le jeune cor-
nette de hussards : sentiment qui était de la
sensation encore, le seul peut-être qui pût
germer au fond de cette âme obèse, dans la-
quelle le corps remontait.
ETDBG. BRUMMELL. }$
I I
Ainsi l'inconstante faveur que lord Barry-
more, G. Hanger^ et tant d'autres, effeuillèrent
à leur tour, tomba sur la tête de Brummell
avec tout l'imprévu du caprice et la furie de
l'engouement. Sa présentation eut lieu sur la
fameuse terrasse de "Windsor, en présence de
la îFasliion la plus exigeante. Il y déploya tout
ce que le prince de Galles devait estimer le
plus parmi les choses humaines : une grande
jeunesse relevée par l'aplomb d'un homme
qui aurait su la vie et qui pouvait la dominer,
le plus fin et hardi mélange d'impertinence et
de respect, enfin le génie de la mise, protégé
par une repartie toujours spirituelle. Certes,
il y avait, dans l'enlèvement d'un tel succès,
autre chose que de l'extravagance des deux
côtés. Le mot extravagance est employé par
les moralistes déroutés comme le mot nerfs
par les médecins. A dater de ce moment, il
se trouva classé très-haut dans l'opinion. On
le vit de préférence aux plus nobles noms de
l'Angleterre, lui, le fils d'un simple esquire, du
secrétaire privé dont le grand-pére avait été
marchand, remplir les fonctions de chevalier
(Thonneur de l'héritier présomptif, lors de son
mariage avec Caroline Brunswick. Tant de
distinction groupa immédiatement autour de
lui, sur le pied de la familiarité la plus flat-
}(S 1>V DANDVSMB
te use, l'aristocratie des salons : lord R. E.
Somerset, lord Pétershatni, Charles Ker,
Charles et Robert Manners. Jusque-là, rien
d'étonnant : il n'était qu'heureux. Il était né,
comme disent les Anglais, avec un cuiller d'ar-
gent dans la bouche. Il avait pour lui ce
quelque chose d'incompréhensible que nous
appelons notre étoile, et qui décide de la vie
sans raison ni justice; mais ce qui surprend
davantage, ce qui justitie son bonheur, c'est
qu'iJ le fixa. Enfant gâté de la fortune, il le
devint de la société. Byron parle quelque part
d'un portrait de Napoléon dans son manteau
impérial, et il ajoute : « Il semblait qu'il y ftt
éclos. )) On en put dire autant de Brummell
et de ce frac célèbre qu'il inventa. Il com-
mença son règne sans trouble, sans hésitation,
avec une confiance qui est une conscience.
Tout concourut à son étrange pouvoir, et per-
sonne ne a*y opposa. Là où les relations valent
plus que le mérite et où les hommes, pour
que chacun d'eux puisse seulement exister,
doivent se tenir comme des crustacés, Brum-
I. Pour des myopes, c'était un modèle de Dandysme,
mais pouf ceux qui ne se payent pas d'apparencesy ce
n'était pas plus un Dandy qu'une femme très-bien mise
n*est une femme élégante.
if
mell avait pour lui, encore plus comme admi-
rateurs que comme rivaux, les ducs d'York et
de Cambridge, les comtes de Westmoreland et
de Chatham (le frère de William Pitt), le
duc de Rutland, lord Delamere, politiquement
et socialement ce qu'il y avait de plus élevé.
Les femmes, qui sont, comme les prêtres, tou-
jours du côté de la force, sonnèrent, de leurs
lèvres vermeilles, les fanfares de leurs admi-
rations. Elles furent les trompettes de sa
^oire; mais elles restèrent trompettes, car
c'est ici l'originalité de Brummell. C'est ici
qu'il diffère essentiellement de Richelieu et
de presque tous les hommes organisés pour
séduire, il n'était pas ce que le monde appelle
libertin. Richelieu, lui, imita trop ces con-
quérants tartares qui se faisaient un lit avec
des femmes entrelacées. Brummell n'eut point
de ces butins et de ces trophées de victoire;
sa vanité ne trempait pas dans un sang brû-
lant. Les Sirènes, iilles de la mer, à la voix
irrésistible, avaient les flancs couverts d'écaillés
impénétrables , d'autant plus charmantes ,
hélas! qu'elles étaient plus dangereuses!
Et sa vanité n'j perdit pas; au contraire.
Elle ne se rencontrait jamais en collision avec
une autre passion qui la heurtait, qui lui fai-
sait équilibre : elle régnait seule, elle était
38 DU DANDYSME
plus forte 1. Aimer, même dans le sens le moins
élevé de ce mot, désirer, c'est toujours dé-
pendre, c'est être esclave de son désir. Les
bras le plus tendrement fermés sur vous sont
encore une chaine, et si l'on est Richelieu, —
et serait-on don Juan lui-même^ — quand on
les brise, ces bras si tendres, de la chaîne
qu'on porte on ne brise jamais qu'un anneau.
Voilà l'esclavage auquel Brummell échappa.
Ses triomphes eurent l'insolence du désinté-
ressèment. Il n'avait jamais le vertige des
têtes qu'il tournait. Dans un pajs comme
l'Angleterre, où l'orgueil et la lâcheté réunis
font de la pruderie pour de la pudeur, il fut
piquant de voir un homme et un homme si
jeune, qui résumait en lui toutes les séductions
de convention et toutes les séductions natu-
relles, punir les femmes de leurs prétentions
sans bonne foi, et s'arrêter avec elles à la
limite de la galanterie, qu'elles n'ont pas mise
là pour qu'on la respecte. C'était pourtant
I. L'affectation produit la sécheresse. Or, un Dandy,
quoique ayant trop bon ton pour n'être pas simple, est
toujours un peu affecté. C'est l'affectation très-raffinée
du talent très-artificiel de mademoiselle Mars. Si on
était passionné, on serait trop, vrai pour être Dandy.
Alfieri n'aurait jamais pu l'être, et Byron ne l'était qu'à
certains jours.
ET DE G. BRUMMKLL. 39
ainsi qu'agissait Brummell, sans aucun calcul
et sans le moindre effort. Pour qui connaît les
femmes, cela doublait sa puissance : parmi ces
ladys altiéres, il blessait Torgueil romanesque,
et faisait rêver l'orgueil corrompu.
Roi de la mode, il n'eut donc point de
maîtresse en titre. Plus habilement Dandy que
le prince de Galles, il ne se donna point de
madame Fitz-Herbert. Il fut un sultan sans
mouchoir. Nulle illusion de cœur, nul soulève-
ment des sens n'influa, pour les énerver ou les
suspendre, sur les arrêts qu'il portait. Aussi
étaient-ils souverains. Que ce fût un éloge ou
un blâme, un mot de Georges Bryan Brum-
mell était tout alors. Il était l'autocrate de
l'opinion. En Italie, si, par hypothèse, un pareil
homme, un pareil pouvoir étaient possibles,
quelle femme bien éprise y penserait ! Mais en
Angleterre, la plus follement amoureuse, en
posant une fleur ou en essayant une parure,
songeait bien plus au jugement de Brummell
qu'au plaisir de son amant. Une duchesse (et
Ton sait ce qu'un titre permet de hauteur dans
les salons de Londres) disait en plein bal à sa
fille, au risque d'être entendue, de veiller avec
soin sur son attitude, ses gestes, ses réponses,
si par hasard M. Brummell daignait lui par-
ler ; car à cette première phase de sa vie il se
^O DU DANDYSME
mêlait encore à la foule des danseurs dans ces
bals où les mains les plus belles restaient
oisives en attendant la sienne. Plus tard, eni-
vré de la position exceptionnelle qu'il s'était
faite, il renonça à ce rôle de danseur, trop
vulgaire pour lui. Il restait seulement quel-
ques minutes à l'entrée d'un bal ; il le parcou-
rait d'un regard, Je jugeait d'un mot, et dis-
paraissait, appliquant ainsi le fameux principe
du Dandysme : « Dans le monde, tout le temps
que vous n'avez pas produit d'effet, restez : si
l'effet est produit, allez-vous-en. » Il connais-
sait son foudroyant prestige. Pour lui l'effet
n'était plus une question de temps.
Avec cet éclat dans sa vie, cette souverai-
neté sur l'opinion, cette grande jeunesse qui
augmente la gloire, et cet aspect charmant et
cruel que les femmes maudissent et adorent,
pas de doute qu'il n'ait inspiré bien des pas-
sions en sens contraire, — des amours pro-
fonds, d'inexorables haines ; mais rien de cela
n'a transpiré*. Le cant a étouffé le cri des
I. On a parlé de lady J....y qu'il aurait x0u^«> au
Régent, comme on dit avec une légèreté digne de la
chose. Mais lady J....y est restée son amie, et les amours
finissant en amitiés sont plus chimériques que les belles
femmes finissant en queue de poisson. Il y a un beau
coup de hache donné de main de poëte dans les illusions
BT DE G, BRUMMBIL*
âmes, s'il en fat qui aient osé crier. En An-
gleterre, la convenance qui châtre les cœurs
s'oppose un peu à l'existence des mademoiselle
de Lespinasse qui voudraient naître ; et quant
à une Caroline Lamb, Brummell n'en eut point,
par la raison que les femmes sont plus sen-
sibles à la trahison qu'à l'indifférence. Une
seule, à notre connaissance, a laissé sur Brum-
mell de ces mots qui cachent la passion et qui
la révèlent, c'est la courtisane Henriette Wil-
son : chose naturelle, elle était jalouse non du
cœur de Brummell, mais de sa gloire. Les
qualités d'où le Dandy tirait sa puissance étaient
de celles qui eussent fait la fortune de la cour-
tisane. Et d'ailleurs,— sans être des Henriette
Wilson, — les femmes s'entendent si bien aux
réserves en faveur de leur sexe ! Elles ont le
génie des mathématiques, comme les hommes,
et tous les génies, et elles ne passent pas à
Sheridan, malgré le sien, l'impertinence d'avoir
fait sculpter sa main comme la plus belle de
l'Angleterre,
4c« eofott géoércux et mortelt : « Tout lo temps qu'on
Mt anunts, on n'est point amis ; quand on n'est plus
amantS| on n'est rien moins qu'amis, »
uoiQ^uE Alcibiade ait été le plus
joli des bons généraux^ Georges
Bryan Brummell n'avait pas l'es-
prit militaire. Il ne resta par
longtemps dans le lo* hussards.
Il y était entré peut-être dans un but plus
sérieux qu'on n'a cru, — pour se rapprocher
du prince de Galles et nouer les relations qui
le mirent vite en relief. On a dit , avec
assez de mépris, que l'uniforme dut exercer
une fascination irrésistible sur la tête de
Brummell. C'était expliquer le Dandy avec des
sensations de sous-lieutenant. Un dandy qui
marque tout de son cachet, qui n'existe pas
en dehors d'une jf^taine exquise originalité
(lord Byron) i, -doit nécessairement haïr l'uni-
T« II /n'y a qu'un Anglais qui puisse se servir de ce
V^"
»*rf»l.*«J»'»*'
DU DANDYSME ET DE O. BRUMMELL. 43
forme. Du reste, et pour des choses plus
graves que cette question de costume, c'est
dans la donnée des facultés de Brummell d'être
mal jugé, son influence morte. Quand il vivait,
les plus récalcitrants la subissaient; mais, à
présent, c'est de la psychologie difficile à faire,
avec les préjugés dominants, que l'analyse
d'un tel personnage. Les femmes ne lui par-
donneront jamais d'avoir eu de la grâce
comme elles ; les hommes, de n'en pas avoir
comme lui.
On l'a dit déjà plus haut, mais on ne se
lassera point de le répéter : ce qui fait le
Dandy, c'est l'indépendance. Autrement, il y
aurait une législjfktion du Dandysme, et il n'y
en a pas*. Tout Bandy est un oseur, mais un
mot-là. En Fran|o^ l'onginalité n'a point de patrie ; on
lui interdit le feiir et l'eau; on la hait comme une dis-
tinction nobiliaire. Elle soulève les gens médiocres,
toujours prêts, contre ceux qui sont autrement queux^ k
une de ces morsures de gencives qui ne déchirent pas,
mais qui salissent. Être comme tout le mondes est le prin-
cipe équivalant, pour les hommes, au principe dont on
bourre la tête des jeunes filles : sois considérée, il le
PAUT, du Mariage de Figaro.
X. S'il y en avait, on serait Dandy en observant la loi.
Serait Dandy qui voudrait ; ce serait une prescription à
suivre, voilà tout. Malheureusement pour les petits jeunes
gens, il n'en est pas tout à fait ainsi. 11 y a sans doute, en
44 DUDANDT8MB
oseur qui a du tact, qtii s'arrête à temps et
qui trouve, entre l'originalité et l'excentricité,
le fameux point d'intersection de Pascal. Voilà
pourquoi Brummell ne put se plier aux con-
traintes de la régie militaire, qui est un uni-
forme aussi. Sous ce point de vue, il fat un
détestable officier. M. Jesse, cet admirable
chroniqueur qui n'oublie pas* assez, raconte
plusieurs anecdotes sur l'indiscipline de son
héros. U rompt les rangs dans les manœuvres,
manque aux ordres de son colonel; mais le
colonel est sous le charme. Il ne sévit pas.
En trois ans, Brummeli devient capitaine. Tout
à coup son régiment est commandé pour aller
tenir garnison à Manchester^ et> sur cela seul,
le plus jeune capitaine du plus magnifique régi-
ment de l'armée quitte le service. Il dit au
prince de Galles qu'il ne voulait pas s'éloigner
de lui. C'était plus aimable que de parler de
Londres; car c'était Londres surtout qui le
retenait. Sa gloire était née là ; elle était au-
tochthone de ces salon$ où la richesse, le
loisir et le dernier degré de civilisation pro-
mfttière d« Dftadysqio, qii«tqiios principes et quelques
trftdttiona ; mais tout etH est dominé p^ la fant4i9l«f et
U fantaisie n'est permise qu^à ceuii à qui elle «i«4 «t qui
U consacrent en Texerçant.
ET Dl O. BBUMMELL. 4$
dnisent ces a/Tectations charmantes qui ont
remplacé le naturel. La perle du Dandysme
tombée à Manchester, ville de manufacture,
c'est aussi monstrueux que Rivgrol à Ham-
bourg!
Il sauva l'avenir de sa renommée : il resta
à Londres. Il prit un logement dans Chester-
field*Street, au n° 4, en face de Georges Selwyn,
•^ un de ces astres de la mode qu'il avait fait pâlir.
Sa fortune matérielle, assez considérable, n'é-
tait point au niveau de sa position. D'autres,
et beaucoup, parmi ces fils de lord et de nababs,
avaient un luiequi eût écrasé le sien, si ce qui
ner pense pas pouvait écraser ce qui pense. Le
luxe de Brummell était plus intelligent qu'écla-
tant s il était une preuve de plus de la sûreté
ée cet esprit qui laissait Técarlat.e aux sau-
vages, et qui inventa plus tard ce grand axiome
«de toilette : « Pour être bien mis, il ne faut
pas être remarqué. » Bryan Brummell eut des
chevaux de main, un excellent cuisinier et le
home d'une femme qui serait poète. Il donnait
des dîners délicieux où les convives étaient
jittM) choisis que les vins. Comme les hommes
de son pays et surtout de son époque*, il
t. Tou« buvaient, depuis les plue occupés )uac)u-aux
plus oisifs, depuis les lunaroni do salon (les Dandys)
4^ DU DANDYSME
aimait à boire jusqu'à l'ivresse. Lymphatique
et nerveux, dans l'ennui de cette existence
oisive et anglaise, à laquelle le Dandysme
n'échappe qu'à moitié, il recherchait Pémotion
de cette autre vie que Ton trouve au fond des
breuvages, qui bat plus fort, qui tinte et éblouit.
Mais alors, même le pied engagé dans le tour-
billonnant abîme de l'ivresse, il y restait maître
de sa plaisanterie, de son élégance, comme
Sheridan dont on parle toujours, parce qu'on
le retrouve sans cesse au bout de toutes les
supériorités.
C'est par là qu'il asservissait. Les prédica-
teurs méthodistes (et il n'y en a pas qu'en Angle-
terre), tous les myopes qui ont risqué leur mot
sur Brummell, l'ont peint, et rien n'est plus
faux^ comme une espèce de poupée sans cer-
veau et sans entrailles, et, pour rapetisser
l'homme davantage encore, ils ont rapetissé
l'époque dans laquelle il vécut, en disant
qu'elle avait sa folie. Tentative et peine inu-
tiles ! Ils ont beau frapper sur ce temps glo-
jusqu'ftux ministres d'État. Boire comme Pitt et Dundas
est resté proverbe . Quand Pitt buvait, cette grande âme
que l'amour de l'Angleterre remplissait, maiâ n'assouvis-
sait pas, c'est de variété qu'il avait soif. Les hommes forts
cherchent souvent à se donner le change ; mais, hélas!
la nature ne le prend pas toujours.
BTDBC. 9RUMMELL. ^7
rieux pour la Grande-Bretagne, comme à Flo-
rence on frappa sur la boule d'or dans laquelle
l'eau qu'on voulait comprimer était renfermée :
l'élément rebelle traversa les parois plutôt que
de plier, et eux ne réduiront pas la société
anglaise de 1794 à 1816 jusqu'à n'être qu'une
société en décadence. Il est des siècles incom-
pressibles qui résistent à tout ce qu'on en
dit. La grande époque des Pitt, des Fox, des
Windham, des Byron, des Walter Scott, de-
viendrait tout à coup petite parce qu'elle eût
été remplie du nom de Brummell ! Si une telle
prétention est absurde, Brummell at^ait donc
en lui quelque chose digne d'attirer et de
captiver les regards d'une grande époque ; —
sorte de regards qui ne se prennent pas,
comme les oisillons au miroir, seulement à
l'appeau de vêtements gracieux ou splendides.
Brummell, qui les a passionnés, attachait d'ail-
leurs beaucoup moins d'importance qu'on n'a
cru à cet art de la toilette pratiqué par le
grand Chathami. Ses tailleurs Davidson et
Meyer, dont on a voulu faire, avec toute la
bêtise de l'insolence, les pères de sa gloire,
n'ont point tenu dans sa vie la place qu'on leur
I. Le seul homme historique qui soit grand sans être
simpl^.
48 su DANDYSME
donne. Écoutons Lister plutôt; il peint res-
semblant : « Il lui répugnait de penser que ses
tailleurs étaient pour quoi que ce fût dans sa
renommée, et il ne se fiait qu'au charme ex-
quis d'une aisance noble et polie qu'il possé-
dait à un trés-remarquable degré. » Lors de
son début, il est vrai, et avec ses tendances
extérieures, au moment où le démocratique
Charles Fox introduisait (apparemment comme
effet de toilette) le talon rouge sur les tapis
de l'Angleterre, Brummell dut se préoccuper
de la forme sous 'tous ses aspects. Il n'ignorait
pas que le costume a une influence latente
niais positive, sur les hommes qui le dédai-
gnent le plus du haut de la majesté de leur
esprit immortel. Mais plus tard il se déprit,
comme le dit Lister, de cette préoccupation de
jeunesse, sans l'abolir pourtant dans ce qu'elle
avait de conforme à l'expérience et à l'obser-
vation. Il resta mis d'une façon irréprochable;
mais il éteignit les couleurs de las vêtements^
en simphâa la coupe et les porta sans j pen-
ser^. Il arriva ainsi au comble de l'art qui
I. Comme s'ils étaient impondérables! Un Dandy
peut mettre s'il veut dix heures à sa toilette, mais une
fois fkite, il l'oublie. Ce sont les Autres ^ui doivent
s'apercevoir qu'il est bien mis.
ETDEG. BRUMMELL. 49
donne la main au naturel. Seulement, ses
moyens de faire effet étaient de plus haut
parage, et c'est ce qu'on a trop, beaucoup trop
oublié. On Ta considéré comme un être pure-
ment- physique, et il était au contraire intel-
lectuel jusque dans le genre de beauté qu'il
possédait. En effet, il brillait bien moins par
la correction des traits que par la physionomie.
Il avait les cheveux presque roux, comme
Alfieri, et une chute de cheval, dans une
charge, avait altéré la ligne grecque de son
profil. Son air de tête était plus beau que son
visage, et sa contenance, — physionomie du
corps, — l'emportait jusque sur la perfection
de ses formes. Écoutons Lister : « Il n'était
ni beau ni laid; mais il y avait dans toute sa
• personne une expression de finesse et d'ironie
concentrée, et dans ses yeux une incroyable
pénétration. » Quelquefois ces yeux sagaces
savaient se glacer d'indifférence sans mépris,
comme il convient à un Dandy consommé, à
un homme qui porte en lui quelque chose de
supérieur au monde visible. Sa voix magni-
fique faisait la langue anglaise aussi belle à
l'oreille qu'elle Test aux yeux et à la pensée.
« Il n'affectait pas d'avoir la vue courte; mais
il pouvait prendre, — dit encore Lister, —
quand les personnes qui étaient là n'avaient pas
7
SO DU DANDYSME
l'importance que sa vanité eût désirée, ce re-
gard calme, mais errant, qui parcourt quel-
qu'un sans Le reconnaître, qui ne se fixe ni ne
se laisse fixer, que rien n'occupe et que rien
n'égare. » Tel était le beau Georges Bryan
BrummelL Nous qui lui consacrons .ces pages,
nous l'avons vu dans sa vieillesse, et l'on re-
connaissait ce qu'il avait été dans ses plus étin-
celantes années ; car l'expression n'est pas à la
portée des rides, et un homme remarquable
surtout par la physionomie est bien moins
mortel qu'un autre homme.
Du reste, ce que promettait sa physionomie,
son esprit le tenait et au delà. Ce n'était pas
pour rien que le rayon divin se jouait autour
de son enveloppe. Mais parce que son intelli-
gence, d'une espèce infiniment rare, s'adonnait
peu à ce qui maîtrise celle des autres hommes,
serait-il juste de la lui nier? Il était un grand
artiste à sa manière; seulement son art n'était
pas spécial, ne s'exerçait pas dans un temps
donné. C'était sa vie même, le scintillement
éternel de facultés qui ne se reposent pas dans
l'homme, créé pour vivre avec ses semblables.
Il plaisait avec sa personne, comme d'autres
plaisent avec leurs œuvres. C'était sur place
qu'était sa valeur. Il tirait de sa torpeur *, —
I. Sans sortir de la sienne. Il y a dans l*amabilité, en
ET DE G. BRUMMELL. JI
chose difficile, — une société horriblement
blasée, savante, en proie à toutes les fatigues,
par rémotion, des vieilles civilisations, — et,
pour cela, il ne sacrifiait pas une ligne de sa
dignité personnelle. On respectait jusqu'à ses
caprices. Ni Ethérége, ni Cibber, ni Congréve,
ni Vanburgh, ne pouvaient introduire un tel
personnage dans leurs 'Comédies , car le ridi-
cule ne ràtteignait jamais. Il ne l'eût pas
esquivé à force de tact, bravé à force d'aplomb,
qu'il s'en fût garanti à force d'esprit, — bou-
clier qui avait un dard à son centre et qui
changeait la défense en agression. Ici on com-
prendra mieux peut-être. Les plus durs à sentir
la grâce qui glisse sentent la force qui appuie,
et l'empire de Brummell sur son époque
paraîtra moins fabuleux, moins inexplicable,
quand on saura, ce qu'on ne sait pas assez,
quelle force de raillerie il avait. L'Ironie est
un génie qui dispense de tous les autres. Elle
effet, quelque chose de trop actif et de trop direct pour
qu'un Dandy soit parfaitement aimable. Un Dandy n*a
jamais la recherche et l'anxiété de quoi que ce soit. Si
donc l'on a pu se risquer à dire que Brummell fut aimable
à certains soirs, c'est que la coquetterie des hommes
puissants peut être très-médiocre et paraître irrésistible.
Ils sont comme les jolies femmes à qui l'on sait gré de
tout (quand on est homme toutefois).
\
53 DU DANDYSME
jette sur un homme l'air de sphjnx qui pré-
occupe comme un mystère et qui inquiète
comme un danger'. Or, Brummell la possé-
dait et s'en servait de manière à transir tous
les amours-propres, même en les caressant, et
à redoubler les mille intérêts d'une conversa-
tion supérieure par la peur des vanités, qui ne
donne pas d'esprit, mais qui l'anime dans ceux
qui en ont et fait circuler plus vite le sang
de ceux qui n'en ont pas. C'est le génie de
r Ironie qui le rendit le plus grand mystifica-
teur que l'Angleterre ait jamais eu. « Il n'y
avait pas, dit Tauteur de Granby, de gardien
de ménagerie plus habile à montrer l'adresse
d'un singe qu'il ne Tétait à montrer le côté
grotesque caché plus ou moins dans tout
homme ; son talent était sans égal pour ma-
nier sa victime et pour lui faire exposer elle-
même ses ridicules sous le meilleur point de
vue possible. » Plaisir, si l'on veut, quelque
peu féroce ; mais le Dandysme est le produit
d'une société qui s'ennuie, et s'ennuy«r ne
rend pas bon.
I. « Vous êtes un palais dans un labyrinthe, » écrivait
une femme, impatientée de regarder sans voir et de
chercher sans découvrir. Elle ne se doutait pas qu'elle
exprimait 1& un principe de Dandysme. À la vérité, n*est
pas^a/aiV qui veut, mais on peut toujours être labyrinthe.
ET BE G. BRUMMELL. 5J
C'est ce qu'il importe de ne pas perdre de
vue quand on juge Brummell. Il était avant
tout un Dandy, et il ne s'agit que de sa puis-
sance. Singulière tyrannie qui ne révoltait pas !
— Comme tous les Dandys^ il aimait encore
mieux étonner que plaire : préférence trés-
humaine^ mais qui mène loin les hommes ; car
le plus beau des étonnements, c'est l'épou-
vante. Sur cette pente, où s'arrêter? Brum-
mell le savait seul. Il versait à doses parfaite-
ment égales la terreur et la sympathie, et il
en composait le philtre magique de son in-
fluence. Son indolence ne lui permettait pas
d'avoir de la verve, parce qu'avoir de la verve,
c'est se passionner; se passionner, c'est tenir
à quelque chose, et tenir à quelque chose, c'est
se montrer inférieur; mais de sang-froid il
avait du trait, comme nous disons en France.
Il était mordant dans sa conversation autant
qu'Hazlitt dans ses écrits. Ses mots cruci-
fiaient ^ ; seulement son impertinence avait trop
I. 11 ne les lançait pas, mais il les laissait tomber.
L*esprit des Dandys ne frétille et ne pétille jamais. Il n'a
point les mouvements de vif-argent et de flamme de celui
d'un Casanova, par exemple, ou d'un Beaumarchais ; car,
par rencontre, il trouverait les mêmes mots qu'il les
prononcerait autrement. Les Dandys ont beau repré-
senter le caprice dans une société classée et symétrique,
54 Dt^ DANDYSME
d'ampleur pour se condenser et tenir dans des
épigrammes. Des mots spirituels qui Texpri-
maient; il la faisait passer dans ses actes, dans
son attitude, son geste et le son de sa voix.
Enfin, il la pratiquait avec cette incontestable
supériorité qu'elle exige entre gens comme il
faut pour être subie ; car elle touche à la
grossièreté comme le sublime touche au ridi-
cule, et, si elle sort de la nuance, elle se perd.
Génie toujours à moitié voilé, l'Impertinence
n'a pas besoin du secours des mots pour appa-
raître; sans appuyer, elle a une force bien
autrement pénétrante que l'épigramme la plus
brillamment rédigée. Quand elle existe, elle
est le plus grand porte-respect qu'on puisse
avoir contre la vanité des autres, si souvent
hostile, comme elle est aussi le plus élégant
manteau qui puisse cacher les infirmités qu'on
sent en soi. A ceux qui l'ont, qu'est-il besoin
ils n'en respirent pas moins, quelque bien organisés
qu'ils soient, la contagion de l'affreux puritanisme. Ils
vivent dans cette tour de la Peste, et une pareille
habitation est malsaine. C'est pour cela qu'ils parlent
tant de dignité. Ils. croiraient peut-être en manquer
s'ils s'abandonnaient à la frénésie de l*esprit. Ils vivent
toujours sur l'idée de dignité comme sur un pal, —
ce qui, — si souple qu'on soit, — gêne un peu la liberté
des mouvements et fait tenir par trop droit.
ET DE G. BRUMMBLL. 55
d'autre chose? N'a-t-elJe pas plus fait pour la
réputation de l'esprit du prince de Talieyrand
que cet esprit même ? Fille de la Légèreté et
de l'Aplomb, — deux qualités qui semblent
s'exclure, — elle est aussi la sœur de la Grâce,
avec laquelle elle doit rester unie. Toutes deux
s'embellissent de leur mutuel contraste. En
effet, sans l'Impertinence, la Grâce ne ressem-
blerait^elle pas à une blonde trop fade, et sans
la Grâce, l'Impertinence ne serait-elle pas une
brune trop piquante? Pour qu'elles soient bien
ce qu'elles sont chacune, il convient de les
entremêler.
Et voilà ce à quoi Georges Bryan Brummell
réussissait mieux que personne. Cet homme,
trop superficiellement jugé, fut une puissance
si intellectuelle, qu'il régna encore plus par les
airs que par les mots. Son action sur les autres
était plus immédiate que celle qui s'exerce
uniquement par le langage. Il la produisait par
l'intonation, le regard, le geste, l'intention
transparente, le silence même * ; et c'est une
I. II jouait trop bien de la conversation pour n'être
pas souvent silencieux; mais ce silence n'avait pas la
profondeur du silence de qui écrivait : « Ils me regar-
daient pour savoir si je comprenais leurs idées sur je ne
sais quoi et leurs jugements sur je ne sais qui. Mais ils
me prenaient probablement pour quelque médiocrité de
^6 DU DANDYSME
explication à donner du peu de mots qu'il a
laissés. D'ailleurs, ces mots, à en juger par
ceux que les Mémoires du temps ont rappor-
tés, manquent pour nous de saveur ou en ont
trop : ce qui est une mani'ére d'en manquer
encore. On y sent l'âpre influence du génie
salin de ce peuple qui boxe et s'enivre et qui
n'est pas grossier où nous, Français, cesserions
d'être délicats. Qu'on y songe : ce que l'on
appelle exclusivement esprit, dans les produits
de la pensée, tenant essentiellement à la langue,
aux mœurs, à la vie sociale, aux circonstances
qui changent le plus de peuple à peuple, doit
mourir dépaysé dans l'exil d'une traduction.
Même les expressions qui le caractérisent pour
chaque nation sont intraduisibles avec netteté
dans U profondeur du sens qu'elles ont. Es-
sayez, par exemple, de trouver des corrélatifs
au jvit, à V humour y au /ara, qui constituent
l'esprit anglais dans son originale triplicité.
Muable comme tout ce qui est individuel, i'es-
salon, et moi je jouissais de l'opinion présumable qu'ils
avaient de ma personne. J'ai pensé aux rois qui aiment i
garder l'incognito. » Cette solitaire et orgueilleuse con-
science de soi doit être inconnue aux Dandys. Le silence
de Brummell était un moyen de plus de faire effet, la
coquetterie taquine des êtres sûrs de plaire, et qui savent
par quel bout s'allume le désir.
ET DE G. BHUMMBLL. 57
prit ne se transborde pas plus d'une langue
dans une autre que la poésie qui^ du moins,
s^nspire de sentiments généraux. Comme de
certains vins, qui ne savent pas voyager, il
doit être bu sur son terroir. Il ne sait pas
vieillir non plus; il est de la nature des plus
belles roses qui passent vite, et c'est peut-être
le secret du plaisir qu'il cause. Dieu a souvent -
remplacé la durée par l'intensité de la vie,
afin que le généreux amour des choses péris-
sables ne se perdît pas dans nos cœurs.
On ne citera donc pas les mots de Brum-
mell. Ils ne justifieraient pas sa renommée, et
pourtant ils la lui méritèrent; mais les cir-
constances dont ils ont jailli, et qui les avaient
chargés d'électricité, pour ainsi dire, ne sont
plus. Ne remuons pas, ne comptons pas ces
grains de sable qui furent des étincelles et que
le temps dispersa après les avoir éteints.
Grâce à la diversité des vocations, il y a des
gloires qui ne sont rien plus que du bruit dans
un silence, et qui doivent à jamais alimenter
la rêverie, en désespérant la pensée.
Seulement, comment n'être pas frappé de ce
vague de gloire tombant sur un homme aussi
positif que Brummell, qui. Tétait trois fois,
puisqu'il était vaniteux, Anglais et Dandy!
Comme tous les gens positifs qui ne vivent
8
58 DU dandysme'
pas loin d'eux-mêmes et qui n'ont de foi et de
volonté que pour les jouissances immédiates^
Brummell ne désira jamais que celles-là et il
les eut à foison. Il fut payé par la destinée de
la monnaie qu'il estimait le plus. La société
lui donna tous les bonheurs dont elle dispose,
et pour lui il n'y avait pas de plus grandes
félicités 1 ; car il ne pensait pas comme Byron,
— tantôt renégat et tantôt relaps du Dan-
dysme*, — que le monde ne vaut pas une seule
des joies qu'il nous ôte. A cette vanité, éter-
nellement enivrée, le monde n'en avait pas
ôté. De 1799 jusque vers 1814, il n'y eut pas
de rout à Londres, pas de fête où la présence
du grand Dandy ne fût regardée comme un
triomphe et son absence comme une catas-
trophe. Les journaux imprimaient son nom, à
i.Les moralistes demanderont insolemment : Fut-il
lieureux de cet unique bonheur du monde, qui fait
pitié? Et pourquoi pas?... La vanité satisfaite peut suffire
à la vie aussi bien que Tamour satisfait. Mais l*ennui?...
Eh I mon Dieu ! c'est la paille où se rompt Tacier le
mieux trempé en fait de bonheur. C'est le fond de tout,
et pour tous, à plus forte raison pour une âme de Dandy,
pour un de ces hommes dont on a dit bien ingénieuse-
ment, mais bien tristement aussi : « Ils rassemblent
autour d'eux tous les agréments de la vie, mais ainsi
qu'une pierre qui attire la mousse, sans se laisser péné-
trer par la fraîcheur qui la couvre. »
ET DE G. BRUMMELL. 59
Tavance, en tête des plus illustres invités. Aux
t>als d'Almack, aux meetings d'Ascott, il pliait
"tout sous sa dictature. Il fut le chef du club
Watier, dont lord Byron était membre, avec
lord Alvanlay, Mildmay et Pierrepoint. Il était
Vâme (est-ce rame qu'il faut dire?) du fameux
pavillon de Brigthon, de Carlton-House, de
Belvoir. Lié plus particulièrement avec Sheri-
dan, la duchesse d'York, Erskine, lordTowns-
hend et cette passionnée et singulière duchesse
de Devonshire, poète en trois langues, et qui
embrassait les bouchers de Londres, avec ses
lèvres patriciennes, pour enlever des voix de
plus à M. Fox, il s'imposait jusqu'à ceux qui
pouvaient le juger, qui auraient pu trouver le
creux sous le relief, si réellement il n'avait
été que le favori du hasard. On a dit que ma-
dame de Staël fut presque affligée de ne pas
lui avoir plu. Sa toute-puissante coquetterie
d'esprit fut éternellement repoussée par l'âme
froide et la plaisanterie éternelle du Dandy, de
ce capricieux de neige qui avait d'excellentes
raisons pour se moquer de l'enthousiasme.
Corinne échoua sur Brummell comme sur Bona-
parte : rapprochement qui rappelle le mot de
lord Byron cité déjà. Enfin, succès plus original
encore ; une autre femme, lady Stanhope,
l'amazone arabe qui sortit au galop de la civi-
60 DU DANDYSME
lisation européenne et des routines anglaises,
— ce vieux Cirque où l'on tourne en rond,
— pour ranimer ses sensations dans le péril
et dans l'indépendance du désert, ne se rap-
pelait, après bien des années d'absence, de tous
les civilisés laissés derrière elle, que le plus
civilisé peut-être, — le Dandy Georges Brum-
mell.
Certes, quand on fait le compte de ces im-
pressions vivantes, inefiâçables, sur les pr^
miéres têtes d'une époque, on est obligé de
traiter celui qui les a produites, fût-ce un fat,
avec le sérieux que Ton doit à tout ce qui
prend en vainqueur les imaginations des
hommes. Les poètes, par cela seul qu'ils réflé-
chissent leur temps, se sont imprégnés de
Brummell. Moore l'a chanté ; mais qu'est-ce
que Moore*? Brummell fut peut-être une des
muses de Don Juan, invisible au -poète. Tou-
jours est-il que ce poëme étrange a le ton
essentiellement dandy d'un bout à l'autre, et
qu^il éclaire puissamment l'idée que nous
pouvons concevoir dés qualités et du genre
d'esprit de Brummell. C'est par ses qualités
évanouies qu'il monta sur l'horizon et s'y
maintint. Il n'en descendit pas; mais il en
I. Le sentiment irlandais & pan, un poète de papier
rose mâché.
ET DE G. BKUMMELL. 6t
tomba, emportant avec lui, dans sa perfection,
une chose qui, depuis lui, n'a plus reparu que
dégradée. Le Turf hébetant a remplacé le
Dandysme. Il n'y a plus maintenant dans la
High life que des jockeys et des fouetteurs
de cliiens*.
X. Il y a eu d'Orsay. Mais d'Orsay, ce lion dans le
sens de la fashion, et qui n'en avait pas moins la beauté
de ceux de l'Atlas, d'Orsay n'était pas un Dandy. On s'y
est mépris. Cétait une nature infiniment plus complexe,
plus ample et plus humaine que cette chose anglaise.
On l'a beaucoup dit, mais sans cesse il faut y revenir :
la lymphe, cette espèce d'eau dormante qui n'écume
que quand la Vanité la fouette, est la base physiologique
du Dandy, et d'Orsay avait le sang rouge de France.
C'était un nerveux sanguin aux larges épaules, & la poi-
trine François I*', et à la beauté sympathique. Il avait
une main superbe sans superbe, et une manière de la
tendre qui prenait les cœurs et les enlevait! Ce n'était
pas là le shake-hand hautain du Dandysme. D'Orsay plai-
sait si naturellement et si passionnément à toul le monde,
qu'il faisait porter son médaillon jusqu'à des hommes I
tandis que les Dandys ne font porter aux hommes que ce
que vous savez, et plaisent aux femmes en leur déplaisant,
(Ne jamais oublier cette nuance, lorsqu'il s'agit de les
juger.) D'Orsay était enfin un roi de bienveillance
aimable ; or, la bienveillance est un sentimetlt entière-
ment inconnu aux Dandys. Comme eux, il est vrai, il
avait l'art de la toilette, non éclatante, mais profonde, et
c'est pour cette raison, sans doute, que les Superficiels
l'ont regardé comme le successeur de Brummell ; mais
le Dandysme n'est pas l'art brutal de mettre une cravate.
Il y a même des Dandys qui n'en ont jamais porté.
6% DV DANDYSME
Exemple, lord Byron qui avait le cou si beau! D*un
autre côte, d'Orsay fut un artiste. De cette main qu'il
donnait frop, — car la coquetterie règne bien plus par ce
qu'elle refuse que par ce qu'elle accorde, — il sculptait,
et non pas comme Brummell peignait ses éventails pour
des visages faux et des têtes vides. Les marbres laissés
par d'Orsay Ont de la pensée. Ajoutez à ce talent de
sculpteur qu'il avait bien failli être un écrivain, et qn*à
vingt-trois ans il avait mérité cette lettre de Byron à
Alfred D... qu*on trouve dans ces fameux Mémoires où la
lâcheté de Moore a remplacé les noms par des astérisques
et les anecdotes piquantes par des points... (Aimable
bomme que ce Moore !) Quoique fat, d'Orsay fut aimé
par les femmes les plus fates de son temps. On ne parle
pas des naturelles : il n'y en a jamais que deux ou trois
dans un siècle ; à quoi bon en parler ? Il a même inspiré
une passion qui dura et qui restera historique. Les
Dandys, eux, ne sont aimés que par spasmes. Les femmes,
qui les détestent, ne s'en donnent pas moins très<bien
à eux, et ils ont cette sensation qui vaut pour eux beau-
coup de livres sterling, de presser des haines dans leurs
bras... Quant à ce duel charmant de d'Orsay, jetant son
assiette à la tête de l'officier qui parlait mal de la Sainte
Vierge et se battant pour elle, parce qu'elle était femme
et qu'il ne voulait pas qu'on manquât de respect & une
femme devant lui, quoi de moins dandy et de plus fran-
çais?...
^
XI
N touche vite , quand on écrit
cette histoire d'impressions plutôt
que de faits j à la disparition du mé-
téore, à la fin de cet incroyable ro-
man (qui n'est pas un conte), dont
la société de Londres fut l'héroïne et Brum-
mell le héros. Mais, dans la réalité, cette fin se
fit longtemps attendre. — A défaut de faits, —
la mesure historique du temps, — qu'on prenne
les dates, et l'on jugera de la profondeur de
cette influence par sa durée. De 1793 à i8i(),il
y a vingt-deux ans. Or, dans le monde moral
comme dans le monde physique, ce qui est
léger se déplace aisément. Un succès continu
de tant d'années montre donc que c'était bien
à un besoin de nature humaine, sous la con-
vention sociale, que répondait l'existence de
Brummell. Aussi, quand plus tard il fut obligé
de quitter l'Angleterre, l'intérêt qu'il avait
6^ DU DANDYSME
concentré sur sa personne n'était pas épuisé.
L'enthousiasme ne se détournait pas de lui.
En 1 812, en 181 j, il était plus puissant que
jamais, malgré les échecs que le jeu avait faits
à sa fortune matérielle, la base de son élé-
gance. En effet, il était fort grand joueur. On
n'a pas besoin d'examiner s'il avait trouvé
dans son organisme ou dans les tendances de
la société qu'il voyait cette audace de l'inconnu
et cette soif d'aventures qui fait les joueurs
et les pirates ; mais ce qu'il y a de certain,
c'est que la société anglaise est encore plus
avide d'émotions que de guinées, et qu'on ne
domine une société qu'en épousant ses passions.
Outre les pertes au jeu, une autre raison, à
ce qu'il semble, pour que Brummell déclinât,
c'étoit sa brouillerie avec le Prince qui l'avait
aimé et qui avait été, pour ainsi dire, le seul
courtisan de leurs relations. Le Régent com-
mençait à vieillir. L'embonpoint, ce polype
qui saisit la beauté et la tue lentement dans
ses molles étreintes, l'embonpoint l'avait pris,
et Brummell, avec son implacable plaisanterie
et cet orgueil de tigre que le succès inspire
aux cœurs, s'était quelquefois moqué des
efforts de coquette impuissante à réparer les
dégâts du temps qui compromettaient le Prince
de Galles. Comme ily avait à Carlton-House
ET DE G. BRUMMELL. 6$
un concierge d'une monstrueuse corpulence
qu'on avait surnommé Big-Ben (le Gros-Ben) ,
Brummell avait déplacé le surnom du valet
au maître. Il appelait aussi madame Fitz-Her-
bert Benina. Ces audacieuses dérisions ne pou-
vaient manquer de pénétrer jusqu'au fond dé
ces âmes vaniteuses, et madame Fitz-Herbert
ne fat pas la seule des femmes qui entouraient
le Prince héréditaire à s'offenser des familia-
rités de l'ironie de Brummell. Telle fut, pour
le dire en passant, la cause réelle de la disgrâce
qui frappa soudainement le grand Dandy.
L'histoire de la sonnette, racontée d'abord
pour l'expliquer, est apocryphe, à ce qu'il
paraît*. M. Jesse ne s'appuie pas seulement
pour la repousser sur la dénégation de Brumr
mell, mais encore sur la vulgaire impudence
{the vulgar impudence) qu'elle révèle, et il a
raison; car l'impudence était bien souvent
dans le Dandy, mais la vulgarité n'y était
jamais. Un fait d'ailleurs isolé, quelque expres-
sif qu'il soit, ne vaut pas en gravité, pour
I. Voici l'histoire. Brummell aurait un soir, à souper,
et pour gagner le plus irrespectueux pari, donné cet
ordre au prince de Galles : « Georges, sonnez! » en lui
montrant la sonnette. Le prince, qui efit obéi, aurait dit
AU domestique qui entra, en lui désignant Brummell :
« Menez à son lit cet ivrogne. »
9
66 DU DANDYSME
moitiver une disgrâce, les cent mille coups de
dard d'aspic lancés par Brumnieli àe sa façon
la plus légère contre les affections du Régent.
Ce que le mari de Caroline de Brunswick
avait toléré, l'amant de madame Fitz- Herbert,
de lady CoAyhgfiam, né devait pas le suppor-
ter 1. Et l'eût-il supporté encore, le favori eût-
T. L^influence et même la plaisanterie de Brummell fut
pour beaucoup dans l'éloignement du prince de Galles
pour Caroline de Brunswick. On sait que cette fameuse
première nuit de noces, passée par le prince sur un tapis
au coin du feu, pendant que sa jeune femme l'attendait
sous les plumes d'autruche dû lit nuptial, avait été
précédée d'un souper avec les Dand3rs. Ces hommes
positifs n'aimaient pas le vaporeux sentimentalisme qui
se matérialisa un peu depuis, mais qu'apportait alors
Caroline dans ses bagages d'Allemande : et dVilleurs
elle était la ïbmme légitime dans le pays du Bonheur
conjugal officiel et des virseuses de thé I Or, le Dan-
dysme, qui aime l'imprévu et déteste la pédanterie des
vertus domestiques, doit mieux aimer tous les malheurs
par tes maîtresses, que l'imperturbable bonheur public
de lord et de lady Grey, par exemple, si vanté par
M"* de Staël. Les Dandys, qui coudoient ces bonheurs
légaux en Angleterre, n'ont pas et ne peuvent pas avoir
les opinions de M»* de Staël, qui ne les rencontrait
guère dans les salons de Paris. Ce qui fait la poésie, c*est
la distance, et il faut* bien que l'imagination ait tou-
jours sa chimère '4 caresser; mais quand la femme qui
se peignit dans Corinne, qui aima D..., qui aima C...,
qui aima T..., caressé celle-là, elle est moins dans la
vérité du cœur et de l'imagination que les Dàildys, et
ET DE G. BRUMMELL. 67
il impunément blessé les favorites, que le
Prince, attaqué dans sa personne physique,
son véritable moi, ne Taurait pas souffert sans
ressentiment. Le « Quel est ce gros homme?»
dit publiquement par Brummell, à Hyde-Park,
en désignant Son Altesse Royale, et une foule
d'autres mots semblables, expliquent tout,
bien mieux qu'un oubli de convenances, justifié,
du reste, par un pari.
Mais ni l'éloignement rancunier du Prince,
ni les revers au jeu, n'avaient encore, vers
ce'^tte époque (1813), ébranlé la position de
Brummell. La main qui avait servi à son
élévation, en se retirant ne l'avait pas fait
tomber, et l'opinion des salons lui était de-
meurée fidèle. Ce ne fut pas assez. Le Régent
vit avec amertume un Dandy à moitié ruiné
lutter fièrement d'influence contre lui, l'homme
le plus élevé de la Grande-Bretagne. Anacréon-
Archiloque Moore, qui n'écrivait pas toujours
sur du papier bleu-céleste, et dont la haine
irlandaise savait trouver parfois le mot qui
poignarde le mieux, mettait dans la bouche du
Prince de Galles ces vers adressés au duc
d'York et cités partout : « Je n'ai jamais eu de
elle ravale Mme de Stacl jusqu'à n^être plus que la fille
de M"»» Necker.
68 DU DANDYSME
ressentiment ou d'envie de nuire à personne,
excepté, maintenant que j'y pense, au beau
Brummell, qui m'a menacé l'an dernier avec
colère de me faire rentrer dans le néant, et
d'introduire, à ma place, dans la fashion, le
vieux roi Georges. » Ces vers offensants ne
donnaient-ils pas raison au propos tenu par le
roi des Dandys, sur le Dandy royal, au colonel
Mac-Mahon : u Je l'ai fait ce qu'il est, je peux
bien le défaire ; » et ne prouvaient-ils pas jus-
qu'à l'évidence combien le pouvoir d'opinion
qu'exerçait ce Warwick de l'élégance lui appar-
tenait en propre et à quel point il était indé-
pendant et souverain ? Une autre preuve
encore plus éclatante de ce pouvoir fut don-
née, en cette même année 1813, par les chefs,
du club Watier, qui, préparant une fête solen-
nelle, mirent en sérieuse délibération s'ils
inviteraient le Prince de Galles, par cela seul
qu'il était brouillé avec G. Brummell. Il fallut
que Brummell, qui savait mettre de l'imperti-
nence jusque dans ses générosités, insistât
fortement pour que le Prince fût invité. Sans
nul doute, il était bien aise de voir chez lui
(puisqu'il était du Club) l'amphitryon qu'il ne
voyait plus à Carlton-House, de se ménager
ce face à face en présence de toute la jeunesse
dorée de l'Angleterre; mais le Prince^ au-
ETDEC. BRUMMELL. 6ç
dessous de lui-même dans cette entrevue,
oubliant ses prétentions de gentilhomme ac-
compli, ne se souvint pas même des devoirs
que l'hospitalité impose à ceux qui la reçoivent,
et Brummell, qui s'attendait à opposer Dan-
dysme à Dandysme, répondit à Tair de la bou-
derie par cette élégante froideur qu'il portait
sur lui comme une armure et qui le rendait
invulnérable *.
De tous les clubs de l'Angleterre, c'était
précisément ce club Watier où la fureur du
jeu dominait le plus. Il s'y passait d'affreux
scandales. Ivres deporto gingembre, ces blasés,
dévorés de spleen, y venaient chaque nuit
cuver le mortel ennui de leur vie et soulever
leur sang de Normand, — ce sang qui ne bout
que quand on prend ou qu'on pille, — en expo-
sant sur un coup de dé les plus magnifiques
fortunes. Brummell, on l'a vu, était l'astre de
ce fameux club. Il ne l'aurait point été s'il ne
I. Qui le faisait croire invulnérable serait peut-être
mieux dit. Mais le beau soupir de lassitude de Cléopâtre
dans Shakspeare : c Âh ! si tu savais quel travail c'est
que de porter cette nonchalance aussi près du cœur que
je la porte ! v est étouffé dans la poitrine des Dandys.
Ces stoïciens de boudoir boivent dans leur masque leur
sang qui coule, et restent masqués. Paraître, c'est être
pour les Dandys, comme pour les femmes.
70 DU DANDYSME
se fût pas plongé au plus épais du jeu et des
piris qu'on y tenait. A la vérité, il n'était ni
plus ni moins joueur que tous ceux qui s'agi-
taient dans ce charmant Pandémonium où l'on
perdait des sommes immenses avec l'indiffé-
rence parfaite qui, dans ces occasions, était
pour les Dandys ce qu'était la grâce pour les
gladiateurs tombant au Cirque. Beaucoup, —
ni plus ni moins que lui, — éprouvèrent dans
tous les sens la chance commune ; mais beau-
coup aussi purent l'affronter plus longtemps.
Quoique habile à force de sang-froid et d'ha-
bitude, il ne pouvait rien contre le hasard qui
devait mater le bonheur de sa vie par la pau-
vreté de ses derniers jours. En 1814, les étran-
gers arrivés à Londres, les officiers russes et
prussiens des armées d'Alexandre et de Blii-
cher, redoublèrent la conflagration du jeu
parmi les AngUiis. Ce fut pour Brummell le
moment terrible du désastre. Il y avait dans
sa gloire et dans sa position un côté aléatoire
par lequel l'une et l'autre devaient s'écouler.
Comme tous les joueurs, il s'acharna contre le
sort et fut vaincu. Il eut recours aux usuriers
et s'engouffra dans les emprunts : on a dit
même, avec sa dignité; mais rien de précis
n'a été articulé à cet égard. Ce qui aurait pu
autoriser quelques bruits peut-être, c'est qu'il
ET DB G. BRUMMELL. Jl
était doué des qu'alités dangereuses qui relè-
vent, par la pose, jusqu'à la bassesse *, et qu'il
en abusa parfois. Ainsi, par exemple, on se
souvenait de l'avoir vu accepter, dans ses gênes
dernières, une somme assez considérable de
quelqu'un qui voulait compter parmi les
Dandys, en se réclamant de l'homme qu'ils
reconnaissaient pour leur maître. Depuis^
l'argent ayant été redemandé au milieu d'un
cercle nombreux, Brummell avait tranquille-
ment répondu à l'importun créancier qu'il
avait déjà été payé. « Payé! quand? » avait dit
le prêteur surpris ; et Brummell avait répondu
avec son ineffable manière : « Mais quand je
me tenais à la fenêtre de White, et que je vous
ai dit, à vous qui passiez : Jemmy, comment
I. Ces qualités ont toujours entraîné ceux qui les
eurent. Voyez, par exemple, Henri IV, le duc d'Orléans
(le Régent), Mirabeau, etc., etc. Henri IV ne les avait
qu'un peu, il est vrai; mais le Régent les avait beau-
coup, et Mirabeau énormément. Mirabeau mettait autant
de fierté à secouer la fange, que le duc d'Orléans de
gaité et de grâce à en affronter lec souillure^. N'a-t-on
pas vu celui-ci spiritualiser des coups de pied au der-
rière?... et de quel pied?... du pied de bouc de Dubois.
Plus coupables en cela, ces profanateurs de facultés ado-
rables, que Brummell; car ils n'avaient pas comme lui,
en face d'eux, une société puritaine ; ce qui explique
tous les excès et justifie de bien des torts»
73 DU DANDYSME
VOUS porte^-vous ? » Une telle réponse traînait
la grâce jusqu'au cynisme, et il n'en faut pas
beaucoup de semblables pour que les hommes
qui les entendent ne prennent plus la peine
d'être justes.
Du reste, Theure à laquelle on ne Test plus
pour personne, l'heure du malheur, allait sonner
pour Brummell. Sa ruine était consommée ; il
le savait. Avec son impassibilité de Dandy, il
avait calculé^ montre à la main, le temps qu'il
devait rester sur le champ de bataille, sur le
théâtre des plus admirables succès qu'homme
du monde ait jamais eus^ et il avait résolu de
n'y pas montrer l'humiliation après la gloire.
Il fit comme ces iiéres coquettes qui aiment
mieux quitter ce qu'elles aiment encore que
d'être quittées par qui ne les aime plus. Le i6
de mai 1816, après avoir dîné d'un chapon
envoyé par "Watier, il but une bouteille de
bordeaux *, — Byron en avait bu deux quand
il avait répondu à l'article de la Revue d'Edim-
bourg par sa satire des Bardes anglais et
des Critiques écossais^ — et il écrivit, sans
I. Système physiologique anglais. Le courage moral
se détermine comme le courage physique. Les Anglais
sont de mauvais soldats sMls sont mal nourris. La gloire
de Wellington est d'avoir toujours été un excellent four--
nisseur.
ET DE G. BRUMMELL. 7|
espoir et nonchalamment, comme un homme
perdu tente le sort, cette lettre qu'on a déjà
citée :
« Mon cher Scrope, envoyez-moi deux cents
livres. La Banque est fermée et tous mes fonds
sont dans le trois pour cent. Je vous rendrai
cet argent demain matin. Tout à vous.
« Georges Brummell. »
Il lui fut répondu immédiatement par Scrope
Davies ce billet, Spartiate de laconisme et
d'amitié :
« Mon cher Georges, c'est trés-malheureux ;
mais tous mes fonds sont dans le trois pour
cent. Tout à vous.
a Scrope. »
Brummell était trop Dandy pour se blesser
d'un tel billet. Il n^était pas homme à mora-
liser là-dessus, dit spirituellement M. Jesse. Il
avait jeté, par amour de joueur pour les déci-
sions du hasard, une feuille sur l'eau, et l'eau
l'emportait ! La réponse de Scrope avait une
sécheresse cruelle ; mais elle n'était pas vul-
gaire. De Dandy à Dandy, l'honneur restait
donc sain et sauf. Brummell fit une stoïque
toilette et le soir même parut à l'Opéra. Il y
10
74 DU DANDYSME
fut ce qu'est' le Phénix sur son bûcher et plus
beau encore, car il sentait qu'il ne renaîtrait
pas de ses cendres. En le voyant, qui aurait dit
un homme foudroyé? Après l'opéra, la voiture
qu*il prit fut une chaise de poste. Le 17, il
était à Douvres, et le 18 il avait quitté l'Angle-
terre. Quelques jours après ce départ, on
vendit hy auction et par ordre du sheriff de
Middlesex, l'élégant mobilier du Dandy {man
of fashion) « parti pour le continent », ainsi
que le disait le hvre de vente. Les acheteurs
furent ce qu'il y avait de plus à la mode à
Londres et de plus distingué dans l'aristocratie
anglaise. On comptait parmi eux le duc d'York,
les lords Yarmouth et Besborough, lady War-
burton, sir H. Smyth, sir H. Peyton, sir
W. Burgoyne, les colonels Sheddon et.Cotton,
le général Phipps, etc., etc. Tous voulaient, et
payèrent comme des Anglais qui désirent, ces
reliques précieuses d'un luxe épuisé, ces objets
consacrés par le goût d'un homme, ces frêles
choses fungibles, touchées et à moitié usées
par Brummell. Ce qui fut payé le plus cher par
cette société opulente, chez laquelle le superflu
était devenu le nécessaire, fut précisément ce
qui avait le moins de valeur en soi, les babioles
(the knick'knacks) qui n'existent que par la
main qui les a choisies et le caprice qui les a
ET DE G. BR17MMELL. 75
fait naître. Brummell passait pour avoir une
des plus nombreuses collections de tabatières
qu'il y eût en Angleterre. On en ouvrit une
dans laquelle on trouva, écrit de sa main : « Je
destinais cette boîte au Prince Régent, s'il s'était
mieux conduit avec moi. » Le naturel d'une
pareille phrase la rend plus impertinente
encore. Il n'y a que des fatuités de petite
espèce qui manquent de simplicité.
Arrivé à Calais, a cet asile des débiteurs
anglais, » Brummell chercha à tromper l'exil.
Il avait emporté dans sa fuite quelques débris
de sa magnificence passée, et ces débris d'une
fortune anglaise étaient presque une fortune
en France. Il loua chez un libraire de la
ville un appartement qu'il meubla avec une
somptueuse fantaisie, et de manière à rappeler
son boudoir de Chesterfield-Street ou ses
salons de Chapel-Street, dans Park-Lane. Ses
amis, s'il est permis de tracer un mot si sin-
cère, car les amis d'un Dandy sont toujours un
peu les sigisbées de l'amitié, fournirent aux
dépenses de sa vie,» qui garda longtemps un
certain éclat. Le duc et la duchesse d'York,
avec lesquels il s'était lié plus étroitement
depuis sa rupture avec le prince de Galles,
M. Chamberlayne et beaucoup d'autres, alors
et plus tard, vinrent très-noblement en aide
^6 on DANDYSME
aa Beau malheureux, montrant ainsi, et plus
éloquemment que jamais, la force d'impression
qu'il avait exercée sur tous ceux qui l'avaient
connu. Il fut pensionhé par les hommes qu'il
avait charmés, comme un écrivain, un orateur
politique, le sont quelquefois par les partis
dont ils représentent les opinions. Cette libé-
ralité, qui n'emporte avec elle aucune idée
dégradante dans les mœurs anglaises, n'était
pas nouvelle. Chatham n'avait-il pas reçu une
somme considérable de la vieille duchesse de
Marlborough, pour un discours d'opposition,
et Burke lui-même, qui n'avait pas la largeur
de Chatham et qui faisait du bombas t en vertu
comme en éloquence, n'avait-il pas accepté du
ministre, le marquis de Rockingham, une
propriété qui le rendit éligible au Parlementa
Ce qui était nouveau, c'était la cause même
de cette libéralité. On était reconnaissant au
nom d'un plaisir senti comme au nom d'un ser-
vice rendu, et l'on avait l'aison ; car le plus grand
service à rendre aux sociétés qui s'ennuient,
n'est-ce pas de leur donner un peu de plaisir?
Mais il y eut plus étonnant encore que cet
exemple d'une reconnaissance toujours rare.
L'ascendant du Dandy n'était pas mort du
coup de l'absence ; il survivait à son départ.
Les salons de la Grande-Bretagne s'occupèrent
ET DE O. BRUMMELL. 77
autant de Brummell exilé que quand il était là,
dictant ses arrêts à ce monde qu'on soumet
quand on l'aime, mais qui écrase quand on le
fuit. L'^attention publique perçait le brouillard,
franchissait la mer et l'atteignait sur l'autre
rive, dans cette ville étrangère où il s'était
réfugié. La fashion fit maint pèlerinage à Calais.
On y vit les ducs de Wellington, de Rutland,
de Richmond, de Beaufort, cle Bedford; les
lords Sefton, Jersey, Willoughby d'Eresby,
Craven, Ward et Stuart de Rothsay. Aussi
superbe qu'à Londres, Brummell conserva
toutes les habitudes de sa vie extérieure. Un
jour lord "Westmoreland, passant par Calais,
lui manda qu'il serait heureux de lui donner
à dîner et que le dîner serait pour trois heures.
Le Beau répondit qu'il ne mangeait jamais à
cette heure-là, et refusa Sa Seigneurie. Il vivait,
du reste, avec la monotone routine des Anglais
oisifs sur le continent, et dans une solitude
troublée seulement par les visites de ses com-
patriotes. Quoiqu'il n'affectât pas de hauteur
aristocratique ou misanthropique, sa courtoisie
avait si grand air qu'elle n'attirait pas beaucoup
les hommes dont le hasard l'avait rapproché; il
restait étranger par le langage *, et il le res-
I . On sait U plaisanterie de Scrope Davies, à laquelle ,
78 DU DANDYSME
tait davantage par les habitudes de son passé. Un
Dandy est plas insulaire qu'un Anglais; car la
société de Londres ressemble à une île dans une
île, et d'ailleurs il ne faut pas être trop souple
pour y paraître distingué. Cependant, malgré
sa réserve un peu orgueilleuse *, il résistait
moins aux avances quand on les faisait sous
les apparences d'un bon dîner. Son amour de
la table, fin comme un goût et exigeant comme
une passion, avait toujours été un des côtés les
plus développés de son sybaritisme. Cette
sensualité, assez commune chez les hommes
Byron fit Thonneur d'un écho dans un de ses poèmes :
c Comme Napoléon en Russie, Brummell, apprenant le
français, fut vaincu par les éléments. » C'est trop que
cela, mais c'est une plaisanterie. Il resta, il est vrai,
incorrect et Anglais dans notre langue, comme toutes
ces bouches accoutumées k mâcher le caillou saxon et à
parler au bords des mers; mais sa manière de dire,
corrigée par l'aristocratie, sinon par la propriété des
mots, et ses manières de gentleman irréprochable, don-
naient à ce qu'il disait une distinction étrange et étran<«
gère, une originalité sérieuse, quoique piquante, et qui
n*existait pas à ses dépens.
X . Les Dandys ne brisent jamais complètement en eux
le puritanisme originel. Leur grâce, si grande qu'elle
soit, n'a point le dénoué àc celle de Richelieu; elle ne va
jamais jusqu'à Toubli de toute réserve, c A Londres,
quand on est prévenant, dit le prince de Ligne, on passe
pour étranger. »
ETDEG. BRUMMBLL. 79
Spirituels, readait sa vanité moins intraitable;
mais son incomparable aplomb couvrait tout.
« Qu'est cela qui vous salue, Sefton? » disait-il
à lord Sefton dans une promenade publique ;
et c'était l'honnête provincial chez lequel, lui,
Brummell, dînait lé jour même, qui le saluait.
Il habita Calais plusieurs années. Sous le
vernis de cette vanité toujours en grande tenue,
il cacha probablement bien des douleurs.
Parmi toutes les autres il y en eut aussi d'in-
telligence. En effet, suprêmement homme de
conversation, la conversation lui était devenue
impossible i. Son esprit, qui avait besoin pour
I. On parle plusieurs langues, mais on ne cause que
dans une seule. Paris même pour Brummell n'aurait pas
remplacé Londres. D'ailleurs Paris n'est pas plus le pays
de la causerie que toute autre ville maintenant. - La
conversation y est à peu près nulle, et M™« de Staël
n'aimerait plus guère son ruisseau de la rue du Bac. A
Paris, on pense trop à l'argent qu'on n'a pas, et l'on se
croit trop l'égal de tout le monde pour bien causer. On
ne jette pas plus l'esprit par les fenêtres qu'autre chose.
A Londres, les intérêts d'une fortune à faire agitent et
dominent beaucoup d'esprits; mais à une certaine hau-
teui, on trouve une société qui peut penser à mieux que
cela. Puis il y a des rangs, un classement (bon ou
mauvais, ce n'est pas la question ici), et voilà ce qui fait
mousser l'esprit en le comprimant. Dans une pareille
société, il faut tant de finesse pour être impertinent et
8o DU DANDYSME
s'enflammer de rétincelle de l'esprit d'autrui,
demeurait sans ressource. Rude angoisse que
M°°" de Staël a sentie ! La pensée qu'il lançait
son nom jusqu'à Londres, que les plus pimpants
de ce monde qu'il ne hantait plus venaient de
temps en temps lui apporter quelque souvenir
mêlé d'une curiosité impérissable, ne suffisait
plus pour le dédommager de ce qu'il avait
perdu. Mais la vanité d'un Dandy, quand elle
tant de grâce pour que les politesses donnent du plaisir I
Or, les difScultés créent les héros. Mais, à Paris, c'est
trop facile que la vie de salon ; c*est entrer et sortir. Les
écrivains, les artistes, qui devraient ranimer les sensations
dans les autres et du moins avoir toujours sur leur esprit
la limaille d*or de leurs travaux, sont dans le monde
aussi éteints que les gens médiocres. Fatigués de penser
ou de faire semblant toute la journée, ils y viennent le
soir se délasser à écouter la musique qui les fait rêver
comme des fakirs, ou à prendre du thé comme des Chi-
nois. Je ne connais qu'une exception...
Brummell vînt à Paris ; mais il n'y resta pas. Qu'y eût-il
fait? Il n'avait plus le luxe qui l'aurait rendu charmant,
eût-il été bête et laid autant que le prince T Il
n'avait que des manières dont le sens se perd de plus ea
plus tous les jours. On n'eût rien compris au passé d'un
pareil homme : triste impression pour lui, et pour les
autres triste spectacle! M"* Guiccioli en a donné ua
pareil, et pourtant c'était une femme, et quand il s'agit
d'une femme, il y a toujours du sexe et des nerfs dans
nos opinions.
ET DE G. BRUMMBLL. 8l
souflre, est presque de l'orgueil ; elle devient
muette comme la honte. Qui a tenu compte
de cela à l'homme frivole ? Ne sachant peut-
être comment occuper des facultés désormais
inutiles^ il se jeta dans une correspondance
avec la duchesse d'York, pour laquelle il pei-
gnit un écran très-compliqué et dont il inventa
les figures. A Belvoir, à Oatiands, partout le
duc et la duchesse d'York l'avaient comblé ;
mais depuis la trahison de la fortune, la du-
chesse lui avait montré un sentiment qui jette
un reflet de sérieuse tendresse sur cette vie
brillante et aride ^. Brummell ne l'oublia
I. Ce sentiment est singulier. L'amitié n'existe pas
entre les femmes (pourquoi la vérité n'est-elle pas tou-
jours originale?), et un Dandy est femme par certains
côtés. Quand il ne l'est plus, il est pis qu'une femme
pour les femmes; c'est un de ces monstres chez qui la
tête est au-dessus tlu cœur. Même en amitié, c'est
détestable. Il y a dans le Dandysme quelque chose de
froid, de sobre, de railleur et, quoique contenu, d'ins-
tantanément mobile, qui doit choquer immensément ces
dramatiques machines à larmes pour qui les attendris-
sements sont encore plus que la tendresse. Dans l'ex-
trême jeunesse, par exemple, l'odieux puritanisme les
choque moins. Les jeunes hommes très-graves plaisent
aux très-jeunes personnes. Dupes d'une pose et bien
souvent d'un embiirras qui se guindé pour n'être pas
aperçu, elles rêvent la profondeur devant le vide. Avec
un Dandy, devant la légèreté de l'esprit elles révent
II
8a DU DANDYSME
jamais. Il paraît même que, sans Tainitié de la
dachesse d'York, à laquelle il avait promis de
ne point révéler ce qu'il savait de la vie intime
du Régent, il aurait écrit des Mémoires et
refait ainsi sa fortune ; car les libraires de
Londres lui proposèrent des sommes immenses
pour prix de ses indiscrétions. Ce silence trés-
délicat, du reste (que la duchesse le lui ait
fait garder ou qu'il l'ait gardé de lui-même),
ne toucha pas beaucoup l'épais égoïsme de
Georges IV. Quand il traversa Calais, il est
vrai, pour aller visiter son royaume de Ha-
novre (i8ai), il laissa, avec la mollesse d'une
âme blasée, arranger les choses autour de lui
pour une réconciliation ; mais Brummell ne se
prêta qu'à moitié à ces combinaisons officieuses.
Comme la vanité ne nous lâche jamais, même
sur la roue, il ne voulut point demander d'au-
dience au Prince qui ji'était qu'un Dandy fort
inférieur à ce qu'il était, lui, à ses propres
I
1
cette autre légèreté dont les mères parlent, en pinçant
le bec, devant leurs filles. Malgré cela pourtant, — et
peut-être à cause de cela, car elles ne dominent pas qui
les domine, — elles peuvent très-bien aimer d'amour un i
insupportable Dandy; et, en général, qui ne peut-on
aimer d'amour dans la vie? Mais il ne s'agit' ici que
d'amitié, c'est-à-dire encore plus d'un choix que d'une
sympathie.
ET DE G. B.aUMMELL. 8j
yeux. Placé sur le passage de Georges, il s'y
tint avec une douloureuse contrainte. L'ancien
convive de Carlton-House le vit sans Fespèce
d'émotion qu'on trouve à revoir un compa-
gnon de sa jeunesse, — ce regret souriant du
passé, poésie à Tusage des pliis vulgaires. Dans
un autre moment^ comme on lui oârit une
tabatière qu'il reconnut pour avoir fait partie
de la fameuse collection de Brummell^ il
demanda qu'on le lui présentât et Axa l'heure
de la réception pour le lendemain. Que serait-
il arrivé s'il l'avait vu? Le Roi de Calais, comme
on disait de Brummell, serait-il retourné régner
à Londres? Mais le lendemain, des dépêches
ayant forcé Georges IV d'avancer son départ,
Brummell fut parfaitement oublié. Son peu
d'empressement avait été au moins égal à l'in-
difTérence du Prince. C'était une faute que cet
indolent dégoût de toute avance vis-à-vis du roi
d'Angleterre, quand on se place au point de vue
de la politique de la vie; mais s'il ne l'avait
pas commise, il aurait été moins Brummell *.
Depuis, Georges IV ne reparla jamais du
I. On pense involontairement aux vers divins (dans
le Sardanapalè) :
If.
.... thou feel'st an inward shrinking from This
84 DU DANDYSME
Dandy aperçu à Calais ; il retomba dans Ten-
gourdissement des souvenirs. Brummell ne se
plaignit pas ; il garda le ferme et discret silence
qui est le bon goût de la fierté. Pourtant les
événements qui suivirent eussent motivé, dans
une âme plus faible, bien des récriminations.
En trés-peu de temps, ses ressources d'Angle-
terre s'épuisèrent, les dettes vinrent, la mi-
sère aussi. Il allait commencer de descendre
cet escalier de l'exil dans la pauvreté, dont
parle Dante, et au bas duquel il devait trouver
la prison, l'aumône et un hôpital de fous pour y
mourir. La main qui l'arrêta encore sur les pre-
mières marches de cet horrible escalier fut une
main royale, la main de Guillaume IV, dont le
gouvernement créa une place de consul à Caen
et la lui donna. D'abord maigrement rétribué,
ce poste finit par ne plus l'être ; il s'eiTaça sous
l'incapacité 1 dédaigneuse de Brummell à le rem-
leap through flame into the future, say ît : I shall not
love tbee less; nay, perhaps mort, For, yielding io thy na-
ture
« Si tu ne peux sans froide horreur songer à te lancer
dans l'avenir à travers ces flammes, dis-le : je ne t'en
aimerai pas moins, oh! non, et peut-être fen aimerai-fe
davantage, pour avoir cédé à ta nature. »
I . Vimpossihlliti dédaigneuse serait plus juste.
ET DE G, BRUMMELL. 85
plir *. Plus tard même il lui fut ôté. Les gou-
vernements qui devraient classer les hommes,
quand ils les placent à rebours de leur voca-
tion, croient-ils avoir fait beaucoup pour eux?
Le temps que Brummell passa à Caen fut une
des plus longues phases de sa vie. La Noblesse
de cette ville montra, par l'accueil qu'elle lui
fit et la considération dont elle l'entoura,
que les ancêtres des Anglais étaient des Nor-
mands. Cela put lui adoucir, mais non lui épar-
gner les angoisses qui déchirèrent ses derniers
jours. M. Jesse a fait le compte de ces abais-
sements, de ces douleurs : nous, nous les tai-
rons. Pourquoi les raconter? C'est du Dandy
qu'il est question, de son influence, de sa vie
publique, de son rôle social. Qu'importe le
reste? Quand on meurt de faim, on sort des
I. Il lui fallait des hommes à séduire, et on lui
donna des affaires à régler. Si le caprice, si le bonheur
fou de la moitié de sa vie ne l'avaient pas rendu impropre
à tout ce qui est fonction et devoirs publics, il y avait
peut-être en lui des facultés de diplomate que Ton
pouvait utiliser. On dit peut-être ; on n'appuie pas. Lord
Palmerston a trop montré ce que le Dandysme peut
devenir en politique, lorsqu'il est seul. Henri de Marsay
est une bien tentante fanuisie ; mais c'est une destinée
faite par un poSte. On ne dit pas qu'il soit impossible ;
mais c'est le moins possible des héros de roman.
S6 DUDANDYSME
aiTectations d'une société quelconque, on rentre
dans la vie humaine : on cesse d'être Dandy i.
z. Cessa-t-il même de l'être jamais?.. Un jour, un
Vénitien qui se contentait d'être alors le Casanova de la
musique et qui en est devenu le Gustave Planche, —
M. P. Scudo, présentement de la Revue des Deux Mondes^
— donnait à Caen un de ces concerts dans lesquels,
comme mime et comme musicien, il dépensait un esprit
à camper le tétanos aux imbéciles, si les imbéciles
étaient nerveux. Il voulut avoir à sa soirée le Dandy
exilé qui était encore une puissance rue Guillehert.
L'ayant rencontré chez un ami, il l'invita, et tirant de sa
poche son paquet de billets (à peu près trois cents) il
l'ouvrit comme un jeu de cartes pour lui en offrir
quelques-uns, quand souverainement, et avec la simpli-
cité d'un Dandy à qui le monde appartient, Brummell
les prit tous d'un seul geste ! c II ne les paya jamais,
dit M. Scudo, mais cela fut admirablement exécuté, et
j'eus, pour mon argent, une idée de plus sur l'Angle-
terre. »
C'est à peu de temps de là que Brummell devînt fou,
et comme le Dandysme, plus fort que sa raison, avait
pénétré l'homme tout entier, sa folie se timbra de Dan-
dysme. Il eut la rage de l'élégance au désespoir. Il
n*âtait plus son chapeau dans la rue quand on le saluait,
de peur de déranger sa perruque, et il rendait le salut
de la main comme Charles X. Il vivait à Yhôtel d'Angle-
terre. Â certains jours, et au grand étonnement des
gens de l'hôtel, il ordonnait qu'on lui préparât son
appartement comme pour une fête. Lustres, candélabres,
bougies, fleurs en masse, rien n'y manquait, et lui,
sous le feu de toutes ces lumières, dans la grande tenue
de sa jeunesse, avec l'habit bleu Whig â boutons d'or.
ET DE G. BRUMMELL. 87
Laissons cela. Seulement^ rendons cette justice
à Brummell, qu'il le fut aussi avant qu'homme
puisse l'être dans la pauvreté et dans la faim.
La faculté qui chez lui dominait resta long-
temps debout sur les ruines de sa vie. Les
le gilet de piqué et le pantalon noir, collant comme les
chausses du xvi* siècle, se tenant au centre, il atten-
dait... Il attendait l'Angleterre morte ! Tout à coup, et
comme s'il se fût dédoublé, il annonçait, à pleine voix,
le prince de Galles, puis lady Connyngham, puis lord Yar-
mottth, et enfin tous ces hauts personnages d'Angleterre
dont il avait été la loi vivante, et croyant les voir appa-
raître à mesure qu'il les appelait, et changeant de voix,
il allait les recevoir à la porte, ouverte à deux battants,
de ce salon vide, par laquelle ne devait, hélas ! passer
personne ce soir-là, ni les autres soirs, et il les saluait,
ces chimères de sa pensée ; il ofifrait le bras aux femmes,
parm^'tous ces fantômes qu'il venait d'évoquer et qui,
certes ! pour revenir à ce raout du Dandy déchu, n'au-
raient pas voulu quitter, un seul instant, leurs tombes.
Cela durait longtemps... Enfin, quand tout était plein
de ces fantômes ; quand tout ce monde de l'autre monde
était arrivé, voilà que la raison arrivait aussi et que le
malheureux s'apercevait de son illusion et de sa dé-
mence I et c'est alors qu'il tombait accablé dans un de
ces fauteuils solitaires et qu'on l'y surprenait fondant en
pleurs !
Mais, au Bon-Sauveur, ses folies furent moins tou-
chantes. Le mal empira et prit un caractère de dégra-
dation qui sembla une revanche de l'élégance de sa vie.
Impossible de rien raconter... Affreuse ironie du terrible
Railleur, caché au fond des choses, qui.6nit par avoir
88 DU DANDYSME
autres, qui n'existaient que pour soutenir celle-
là en s'harmonisant avec elle, ne purent rien
pour sa gloire et pas grand'chose pour son
bonheur. Ainsi, il était poète. Il avait juste
en lui le degré d'imagination nécessaire à un
homme dont la vocation est de plaire ; mais ce
qu'il a laissé de poésies, remarquable pour un
Dandy, n'illustrerait pas un écrivain ^. Nous
n'avons donc point à nous en occuper. Dans
cette étude d'homme si spécial à sa manière,
tout ce qui n'est pas la vocation même, le doigt
de Dieu sur l'intelligence, doit être laissé à
l'écart.
son tour dans la vie légère de ceux qui ont le plus
raillé! Le pavillon du Bon-Sauveur fit payer à Brummell
le pavillon de Brightou. Il aura passé entre ces deux
pavillons.
I. M. Jesse, que désormais il faudra toujours
nommer quand il s'agira de Brummell, a cité dans son
livre des vers du célèbre Dandy. Brummell les avait
écrits sur un très-bel album oCi Sberidan, Byron, £rs<-
kine même, avaient écrit les leurs. Ce ne sont point des
vers d'album, quelques lignes tracées à la hâte, mais
des pièces assez étendues et d'un certain souffle d'inspi-
ration.
XII
N sait maintenant quelle fut cette
vocation et comme il la remplit. Il
était né pour régner par des fa-
cultés trés-positives, quoique Mon-
tesquieu, un jour dépité, les ait
appelées le je ne sais quoi, au lieu de montrer
ce qu'elles sont. Ce fut par là qu'il prima son
époque. Comme l'aurait dit le prince de Ligne,
tt II fut roi par la grâce de la Grâce ; » mais à
la condition qui pèse sur nous tous, chercheurs
d'influence, d'accepter de son temps les pré- ,
jugés et même jusqu'à un certain point les
vices. Aveu triste à faire pour les chastes amis
du vrai en toutes choses : si sa grâce avait été
plus sincère, elle n'aurait pas été si puissante;
elle n'eût pas séduit et captivé une société
sans naturel. A quel degré de civilisation raffi-
née, de corruption secrète, la société anglaise
2a
ÇO I>V DANDYSME
est-elle en effet arrivée, pour que ce soit un
mot profond et juste que celui-ci, dit à propos
d'un Dandy comme Brummell : // déplaisait
trop généralement pour ne pas être recherché^}
Ne reconnaît-on pas là le besoin d'être battues
qui prend quelquefois les femmes puissantes et
débauchées? Est-ce que la grâce simple, naïve,
spontanée, serait un stimulant assez fort pour
remuer ce monde épuisé de sensations et gar-
rotté par des préjugés de toute sorte? Si l'on
restait parfaitement soi dans un tel milieu,
que serait-on? à peine aperçu par quelques
âmes d'élite, restées saines et grandes • : public^
hélas! bien incertain. Or on est vaniteux,
on veut l'approbation des autres ; mouve-
ment charmant du cœur humain que Von
a trop calomnié. C'est toute l'explication
peut-être des aâêctations du Dandysme. Il ne
serait donc, en définitive, que la grâce qui se
fausse pour être mieux sentie dans une société
1. Bul^er, dans Peîham,
2. Comme cette miss Cornel, par exemple, cette
actrice que Stendhal a tant vantée. Mais pour s'aperce-
voir de la grandeur simple de cette Ame, rare comme
un diamant noir & Londres, il fallait Stendhal, c*est-&-
dire un homme spirituellement positif jusqu^au machia-
vélisme, mais qui aimait le naturel comme certains
empereurs romains aimaient l'impossible.
ET DE G. BllUMMB'LL. Çl
fausse 1^ et, dans ce sens, que le naturel, bien
compromis, il est vrai, mais impérissable.
On Va. dit au commencement de cet écrit :
le jour où la société qui produit le Dandysme
se transformera, il n'y aura plus de Dan^
dysme ; et comme déjà, malgré son attache à
ses vieilles mœurs qui ressemble à un fatal
esclavage, Faristocratique et protestante .An-
gleterre s'est fort modifiée depuis vingt ans, il
n'est guère plus que la tradition d'un jour. Qui
l'aurait cru, ou plutôt qui aurait pu ne pas le
prévoir? Cette modification s'est produite dans
le sens d'une pente invariable. Victime de sa
vie historique, l'Angleterre, après avoir fait
X. A laquelle manque l'instinct des beaux-arts, car il
lui manque. Les noms de Lawrence, de Romney, de
Reynolds et* de quelques autres n'éclairent que mieux
cette indigence. Le peuple romain n'était pas artiste
parce qu'il avait des joueurs de flûte. L'art n'existe que
littérairement en Angleterre. Michel-Ange, c'est Shaks-
peare. Comme tout est singulier dans ce pays original, le
meilleur sculpteur qu'il ait produit était une femme,
lady Hamilton, digne d'être Italienne, et qui sculptait,
par la pose, dans le marbre du plus beau corps qui ait
jamais palpité. Statuaire étrange qui était aussi la statue^
et dont les chefs-d'œuvre sont morts avec elle; gloire
viagère qui n'a pas plus duré que les frémissements de
la vie et l'ardente émotion de quelques jours! C'est
encore une page à écrire ; mais où prendre la plume de
Diderot pour la tracer ?
Ci DU DANDirSMB
un pas vers l'avenir, revient s'asseoir dans son
passé. Si haat qu'elle tingle sur la mer du
temps, elle ne brise jamais entièrement, —
comme le Corsaire de son plus grand poète, —
la chaîne qui l'attache au rivage, ^our elle,
qui retient tout, qui garde tout, marhle to
retain, l'habitude asservit d'étrange sorte. Pour
elle, la septième peau du serpent ressemble
toujours à la première qu'il a dépouillée. On
croit un instant la trace de ce qui n'est plus
évanouie : on écrit sur ce palimpseste, et il ne
faut qu'une circonstance pour que ce qu'on
croyait effacé reparaisse, lisible, ferme, écla-
tant. Aujourd'hui le Puritanisme auquel le
Dandysme, avec les flèches de sa légère mo-
querie, a fait une guerre de Parthe, — en le
fuyant plutôt qu'en l'attaquant de front, — le
Puritanisme blessé se relève et panse ses bles-
sures. Après Byron, après Brummell, — ces
deux railleurs d'un ordre si différent, mais
d'une influence peut-être égale, — qui n'aurait
pas cru sur le flanc la vieille moralité angli-
cane? Eh bien, non, elfe n'y est pas. Le cant
indéfectible, immortel, a vaincu encore. L'ai-
mable fantaisie n*a qu'à jeter son sang d*es-
sence de roses vers le ciel. Elle succombe sous
l'opiniâtre nature de ce peuple indomptable-
ment coutamier, Tabsence de ces grands écri-
ET DE G. BRUMMELL. Çj
vains qui électrisent les imaginations et leur
communiquent toutes les audaces i, et enfin
l'influence sur la haute société d'une jeune
reine qui a Faffectation de Tamour conjugal,
comme Elisabeth avait celle de la virginité.
Quelles meilleures sources d'hypocrisie et de
spleen? Le méthodisme, qui était passé des
mœurs dans la politique, repasse, à l'heure
qu'il est, de la politique dans les mœurs. Un
poète, un homme de race, qui tient de sa
naissance le très-facile courage d'avoir une
opinion indépendante, comme il pourrait atten-
dre de son talent une inspiration vraie, lord
John Manners ne vient-il pas de publier un
volume de poésies en l'honneur de l'Église
établie d'Angleterre? Shelley, l'athée, n'aurait
plus mên^e la sécurité de l'exil. Le libéralisme
d'idées, qui avait lui comme un rayon de l'in-
telligence de ses plus grands hommes sur ce
pays du pharisaïsme hautain, de la convenance
glacée et menteuse, n'a brillé qu'un moment
rapide, et la momie du sentiment religieux, le
fornàalisme, y règne toujours au fond de son
X. Cette absence d'écrivains n*est pas complète, puis*
qu'il a Th. Carlyle ; mais quel dommage qn'il préfère
souvent le sédatif éther du spiritualisme allemand & ce
caviar aiguisé et aimé des Anglais, qui donne des sen-
sations si nettes I
94 DV DANDY8MB ET DE O. BRVMMEL£.
sépulcre blanchi. Tout est fini, tout est mort
de cette belle société dont Brammell fiit
l'idole, parce qu'il en était l'expression dans
les choses du monde, dans les relations de pur
agrément. De Dandy comme Brummell on
n'en reverra plus; mais des hommes comme
lui, et même en Angleterre, quelque livrée
que le monde leur mette, on peut affirmer
qu'il y en aura toujours. Ils attestent la ma-
gnifique variété de Pœuvre divine : ils sont
éternels comme le caprice. L'humanité a autant
besoin d'eux et de leur attrait que de ses plus
imposants héros, de ses grandeurs les plus
austères. Ils donnent à des créatures intelli-
gentes le plaisir auquel elles ont droit. Ils
entrent dans le bonheur des sociétés comme
d'autres hommes font partie de leur moralité.
Natures doubles et multiples, d'un sexe intel-
lectuel indécis, où là grâce est plus grâce
encore dans la force, et où la force se. retrouve
encore dans la grâce ; Androgynes de l'Histoire,
non plus de la Fable, et dont Alcibiade fut le
plus beau type chez la plus belle des nations.
FIN DU DANDYSME ET DE G. BRUMMELL.
UN DANDY
©AVANT
LES DANDYS
UN DANDY
D'AVANT LES DANDYS
BTTB étude sur le Dandysme et
sur rhomme qui le particularise
le plus exactement et le plus ir-
réductiblemcnt; en sa personne^
est-elle complète et donnera-
t-elle une idée suffisante de la chose si pro-
fondément^ — si insulairement anglaise du
Dandysme? Tout anglaise qu'elle soit, no-
nobstant^ on l'a vu, cette chose n'est pas
exclusivement un phénomène de société, —
une monstruosité, pourraient dire les puritains
et les cœurs tendres, qui se rencontreraient,
de cette fois. Le Dandysme a sa racine dans
la nature humaine de tous les pays et de
9B UNDAMDT
tous les temps, puisque la vanité est universelle.
Ce qu'on pourrait appeler la corde du Dan-
dysme dort, pour s'éveiller, au milieu des trente-
six mille cordes qui composent ce diable d'in-
strument si compliqué et parfois si détraqué de
la nature humaine. Mais c'est l'Angleterre qui
l'a le mieux fait retentir ! On a cité Richelieu et
on l'a opposé à Brummell, pour faire sentir la
différence qu'ont mise entre eux la société et
la race, à ces deux fats, bâtis sur le même
pilotis 1 Richelieu, en. effet, avait la corde du
Dandysme, maàs sa vibration était couverte en
lui par d'autres vibrations plus puissantes. Un
Dandy encore, d'avant les Dandjs, comme
Richelieu, avant même que la chose nommée
'Dandysme fdt nommée et que des observateurs
a l'analyse superfine l'eussent étudiée comme
une chose en soi, fut Lauzun — Lauzun, bien
plus fort que Richelieu, quoiqu'il n'ait pas
pris Port*Mahon...
Il avait pris plus difficile... C'était la grande
Mademoiselle et il la prit tout seul — ce que
ne fit pas Richelieu pour Port-Mahon. ^ Chose
à noter! il la prit surtout parle Dandysme qui
était en lui, sans qu'il s'en doutât — ni elle
non plus! Lauzun était digne d'être Anglais. S'il
l'eût été, il aurait fait un des plus magnifiques
Dandys de l'Angleterre, il avait l'égpisme an*
d'avant les dandys. 99
glais — le pins terrible égoîstne qui ait existé
depuis l'égoîsme romain... De mise, d'origina-
lité — mais nuancée — dans la mise, de pré-
tention de n'être pas comme les antres, quand -
les autres étaient tous égaux devant Louis XIV;
de sang-froid, de gouvernement de lui-même,
d'inattendu dans la conduite (car un des
caractères des Dandys, c'est de ne jamais faire
ce qu'on attend d'eux), Lauzun fut un Dandy.
Il eut la vanité impitoyable, la vanité tigre des
Dandys. Rappelez-vous^la scène (dans les Mé-
moires de Saint-Simon) où il met son talon
sur la main d'une duchesse — (les talons se
portaient hauts sous Louis XIV, comme celui
des femmes d'aujourd'hui, 1879) ^t où il pi-
rouetté sur ce talon pour l'enfoncer dans la
chair, comme un villebrequin. C'est à faire
crier le lecteur, s'il est nerveux... Il y aurait à
écrire une belle étude sur Lauzun, si elle n'a-
vait déjà été écrite, mais elle l'a été, et, pour
comble de fortune dans la fatuité, elle l'a été
par la princesse qui, de toutes les femmes, a le
plus follement aimé Lauzun. Ce César Borgia
avec les femmes, et entre toutes avec celle-là,
ce César Borgia qui en aurait remontré à Ma-
chiavel, n'a pas eu besoin d'écrire ses CommeU'
taires comme le grand César... Ils ont été
écrits par la femme, sa conquête — une prin-
lOO VR DANDT d'aVANT LES DAMDT8*
cesse amourease et maltraitée, et restée
amoureuse — tandis que Brummell n'a en
d'historiens que M. Jesse et moi.
D'adorables pages dans les Mémoires de
3f^^* de Montpensier donnent la mesure de
Lanzun — de ce Dandy d'avant le Dandysme
et de cet Anglais de France. Cela vaut, un ro-
man de Stendhal. Et certes! c'est bien ià,
et non ailleurs, la place pour en parler*
II
A grande Mademoiselle y est d'une
originalité de princesse inconnue
maintenant et d'une manière de
sentir presque incompréhensible à
nos pieds-plates mœurs. J'y trouve
une belle chose des temps passés: Vorgueil dans
le respect de soi et de sa race, qui est encore plus
que soi. Elle était plus bourbonne que femme,
et je conçois maintenant qu'elle fidt contente
d'avoir les dents noires, parce que c'étaient les
dents de sa Maison.
Jusqu'à l'arrivée de Lauzun elle passe, dans
ces MémoireSy sans une palpitation de cœur
pour personne, n'ayant envie que d'épouser le
vieil empereur d'Allemagne, uniquement parce
qu'il est empereur. Courtisée par le roi d'An-
gleterre (Charles II, alors en France), elle ne
s'en soucie. Elle voit d'un œil calme s'écrouler
lOa UN DANDT d'avant IBS DANDTt.
tous les châteaux de cartes, en fait de mariages,
qu'on bâtit autour d'elle ; préoccupée de cela
seul qu'il ne faut pas faire déroger une fille de
France 1 Si elle a révé^ comme on l'a dit, de
son cousin germain, Louis XIV, rien n'en trans-
pire en ses Mémoires, L'orgueil impose silence
à l'orgueil.
Cette princesse de substance, cette âme qui
ne s'était émue que d'étiquette, cet être de cé-
rémonial qui n'avait de visée que la grandeur,
— une grandeur de théâtre et d'opinion, —
(Vhonneur de Montesquieu), vers quarante-trois
ans, sent quelque chose s'agiter dans sa tête
pour un homme. La nèfle est mûre... Une
vierge de quarante-trois ans! vierge de tout...
peut-être même de curiosité, quelle passion
ce doit êtrel et racontée par Elle!... Cela
doit être un livre inouï, et cela l'est... pour les
connaisseurs.
•m
III
ons sommes ici très loin du cynis-
me de Rousseau, et des franchises
modernes : et cependant, regar-
dez-y ! elle est naïve à sa manière.
Elle est vraie d'orgueil. Elle gran-
dit l'homme qu'elle aime, parce qu'elle aime.
Mais elle ne va pas au delà de ce grandissèment.
Il est évident qu'il était impossible qu'à ses yeux
l'homme pour qui, à quarante- trois ans, elle
allait éprouver cet amour dont rien,, dans sa
vie, ne lui avait donné l'idée, ne fût pas supé-
rieur à tous les autres ; et dans la cour du
grand Roi, jeune et beau alors comme un soleil
de mai, il était difficile d'être supérieur à tous
les autres par l'esprit, les manières, la beauté.
Mais la supériorité de Lauzun, dans ce siècle
de la Convenance où tout se ressemblait, c'est
l'extraordinaire ;-c'est ce que nous appellerions
104 VN DANDT
maintenant, car alors le mot n'existait pas:
l'originalité. Avant de Taimer, déjà, dans an car-
rousel, Mademoiselle est frappée de Tair de
Lauzun (il était alors comte de Pégujlem) et
de sa devise orgueilleuse : une fusée qui monte
dans les nues avec cette devise en espagnol :
Je vais le plus haut qu*on peut monter. Elle la
trouve singulière, cette devise. Singulière ! le
mot y est.
Lau2un, avant d'être capitaine des Gardes,
était colonel des dragons, dont les bonnets,
dit-elle, « marquaient une espèce de bravoure
dans cette troupe qu'on ne voyait pas dans les
autres,,, » « Leur colonel parut, ajouta-t-elle,
avec un air qui le distinguait autant des autres
officiers qu'il l'avait fait dans les occasions oà ils
ne pouvaient limiter qu'avec peine,.. Il était ex-
traordinaire en tout... Pour moi, qui le trou-
vais un homme d'esprit, j'aurais aimé, dés ce
temps-là, à lui parler, tant la réputation d'hon-
nête homme et d'homme singulier me touche !
Il était particulier. Il se communiquait à peu
de gens. Je savais cela plus par autrui que par
moi-même. » Quand il fut nommé capitaine
des Gardes, dont il prit le bâton et fit la fonc-
tion, dit-elle encore, « avec un air grand et
aisé, plein de soins, sans empressement, je com-
mençai à le regarder comme un homme ex-
d'avant KISS DANDYS. IO5
traordinaîre (c'est toujours la grande impres-
sion qu'il lui fait), très agréable en conversation,
et je cherchais les occasions de lui parler. Je
lui trouvais des manières d'expression que je
ne voyais pas dans les autres gens. »
Tel fut donc son premier charme, à ce char-
meur ! Dans ce grand siècle de la Convenance
et dans ce cœur marbrifié de princesse, vous
sentez bien qu'il n'y a pas ce que le siècle suivant
appela le coup de foudre. On n'est pas nerveux
et le magnétisme du regard est inconnu. Lau-
zun s'enfonce peu à peu dans l'attention de
cette femme ennuyée et qui trouvait proba-
blement, et peut-être sans bien s'en rendre
compte, que tout se ressemblait par trop dans
cette cour solennelle. Comme, si princesse
qu'on soit, on a encore de la vanité féminine,
l'homme à femmes en Lauzun donnait son
petit coup d'aiguillon dans ce sang si fier. Elle
dit en parlant d'Henriette d'Angleterre, du-
chesse d'Orléans : «c Je n'avais aucun soupçon
qu'il pût avoir pour elle de la galanterie,,, de
cet attachement qu'il lui était ordinaire d'avoir
pour beaucoup de dames, » A ce moment elle
commence de voir dan.s son cœur. « Dieu
(dit-elle avec une gravité à la Bossuet) est le
maître de nos états. Il nous y laisse autant
que la vanité, de nos esprits le peut souffrir.
106 VN DARDT
S^l avait permis que je pusse regarder le mien
comme le plus heureux que je pouvais choisir
au monde, je me devais trouver satisfaite de
ma naissance, de mon bien, etc., etc. Cepen-
dant, comme je l'ai dit, sans en savoir la rai-
son, je m'ennuyais des endroits où je m'étais
plu autrefois... n Ainsi, cela devait être, elle
commence par l'ennui :
Mon DieU| vous m*avez (ait puissante et solitaire !
« J'en affectionnais d'autres qui m'avaient été
indifférents... J'aimais la conversation de M. de
Lauzun sans qu'il me passât rien de fixe dans
la tête... » Comme tout est lent dans cette
âme qui a tant de peine à se dégourdir !
Après avoir passé un très long temps en ces
agitations, reprend-elle, je voulus rentrer en
moi-même et demander ce qui me faisait
du plaisir et ce qui me faisait de la peine. Je
connus qu'une autre condition que celle que
j'avais éprouvée jusque-là faisait toute mon
occupation ; que si je me mariais, je serais plus
heureuse; que de faire la fortune de quel-
qu'un, de lui donner de grands établissements,
il m'en saurait gré, il en serait touché, il aurait
de l'amitié pour moi et s'étudierait à. faire tout
ce qui pourrait me plaire... » Et après tout cet
4
d'ayant les dandys. 107
examen^ au ton bossuétique, elle nomme Lau-
znn qu'elle appelle toujours M. de Lauzun, et
ce qui la détermine pour lui, c'est surtout
i( les distinctions de sa conduite par rapport à
celle des autres ^^tw, l'élévation d'àme qu'il
avait au-dessus des autres hommesy l'agrément
de sa conversation et un million de singula-
rités que je lui connaissais... »
Toujours les singularités, l'originalité, l'ex-
traordinaire, l'imprévu pour elle dans sa rou-
tine de high life et de princesse! Elle avait
deviné le Dandysme moderne, cette femme-là!
car évidemment il est ici...
IV
AT H IL. DE de la Môle (de *Rouge
et Noir) ne se rend pas mieux
compte de ses sensations que Ma-
demoiselle. Seulement, Mathilde
combat et Mademoiselle est trop
prmcesse pour combattre son sentiment...
Puisqu'elle Véprouve, c'est bien! L'ennui la
prend, quand elle ne le trouve point (Lauzun)
dans la chambre de la reine. «Je voulais le
voir chez la reine, ou seul^ dans ma chambre,
ou dans le Cours, soit par hasard, soit autre-
ment. Je suis naturellement impatiente ; je ne
pouvais soupir personne. Le monde me met-
tait au désespoir... »
Dès ces forts symptômes, deux sentiments
se produisent :
La résolution de déclarer son amour au roi
et son inconsolabilité de ce que Lauzun, par
UN DANDT d'avant LBS DANDYS. IO5;
sa conduite respectueuse et soumise, n'avait
pas Tair de s'apercevoir de « tout ce qu'elle
pensait pour lui ». Toujours princesse, d'ail-
leurs, au milieu de ces agitations^ elle se
préoccupe des exemples à trouver dans l'his-
toire de France des personnes de moindre qua-
lité que Lauzun qui avaient épousé des filles
et même des veuves de rois. Elle se rappelle
les amours de Corneille et, cfaiose curieuse 1 elle
envoie chercher à Paris un Corneille, parce
qu'elle a vu dans ses Comédies (dit-elle) une
espèce de destinée semblable à la sienne. Les
œuvres de Corneille arrivées, elle apprend par
cœur les vers qu'elle ne se rappelait que va-
guement, n'y regardant, ajouta-t-elle, que du
COTÉ DE DIEU ce que la plupart des hom-
mes y considèrent avec des sentiments pro-
fanes. Voici ces vers, très dignes, du reste, de
Corneille :
Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour Tautre,
Lise, c'est un amour bientôt fait que le nôtre.
Sa main entre les cœurs par un secret pouvoir
Sème l'intelligence avant que de se voir !
Il prépare si bien l'amant et la maîtresse
due leur âme au seul nom s'émeut .et s'intéresse.
On s'estime, on se cherche, on s'aime en un moment.
Tout ce qu'on s'entredit persuade aisément.
Et sans s'inquiéter de mille peurs frivoles
La foi semble courir au-devant des paroles I
IIO Vn DANDT
La langue en peu de mots en explique beaucoup.
Les yeux plus éloquents font tout voir tout d'un coup
Et de quoi qu*i l'enyi tous les deux nous instruisent.
Le cœur en entend plus que tous les deux n*en disent!
Après cet oracle du génie, elle n'hésite plus.
Elle est fixée, et elle porte son projet de ma-
riage jusque devant le Saint-Sacrement. Elle
voit (un a mars) M. de Laozun chez la reine.
« Il aurait dû deviner, dit-elle, quand je passais
devant lui, ce que j'avais dans le cœur pour
lui, à la gaieté avec laquelle je lui parlais. » Mais
comme Lauzun n'a pas l'air du tout de com-
prendre de dessous le respect dont il se couvre,
elle invente de lui parler d'un mariage avec le
duc de Lorraine et de lui en demander son
avis...
Et c'est ici que la plus délicieuse comédie
commence — c'est la comédie de l'amour.
Elle veut être comprise, et lui — qui com-
prend bien — ne veut pas comprendre. Elle
lui tend la glace qu'elle fend, pour qu'il
achève de la rompre. Ce n'est plus qu'une
faible et transparente surface, mais il ne la
rompt pas... Il n'y pose pas même le bout da
doigt qui, en la touchant, la romprait. Lauzun
devient le plus gracieux, le plus profond, le plus
impatientant Tartufe de respect qui fut ja-
d'avant les dandys. III
mais. La conduite de cet homme est un chef-
d'œuvre. On en peut tirer des maximes géné-
rales et des axiomes pour se faire aimer des
princesses. Seulement qui a maintenant des
princesses à séduire ? Il y a des femmes qui
ont le titre : mais des âmes princesses, il n'y
en a plus.
Or, voici le premier axiome de l' adorable
machiavélisme de Lauzun, car il est adorable
de détails. Plus une femme fière, princesse
d'âme comme de naissance, devient diaphane
et tendre, plus on doit épaissir le respect et
s'en enveloper impénétrablement.
Jamais Lauzun n'a manqué à cette loi, dans
les tête-à-tête les plus enivrants pour un
homme — vaniteux comme il l'était, — ambi-
tieux — amoureux (peut-être l'était-il... Les
libertins sont capables de tout, même d'aimer
des filles de quarante-trois ans). D'ailleurs il
y a dans la vanité surexcitée une inflamma-
tion qui ressemble diablement à l'amour. Dia-
blement est le mot.
Il faut lire, dans les Mémoires de la Grande
Mademoiselle, ces roueries du respect et ces
roueries de la tendresse, fière et impatientée.
Cette princesse, qui se soucie bien de la
plume qu'elle tient, écrit des choses char-
mantes, comme n'en ont écrit que des écri-
Il» UN DANDT
vains de génie. C'est merveilleux de grâce
voilée et de passion hypocritement montrée^
— de cette passion qui veut qu'on la voie,
mais qui ne veut pas se faire voir... Situation
piquante! Elle lui demande des conseils. Il
lui en donne, — cherche avec elle qui elle
pourrait bien épouser^ — ne trouve pas, — lui
donne Tidée de se jeter dans la haute dévo-
tion, — la dévotion du temps. Il est d'un sé-
rieux magnifique, cet homme qui voit bien
qu'on Padore. « Ce n*estpas quejene conçoive,
lui dit-il, qu'il ne soit ridicule de passer toute
sa vie sans avoir pris un parti de quelque qua-
lité qu'on soit. Lorsqu'on a quarante ans, on
ne doit pas se laisser aller aux plaisirs qui con-
viennent aux filles depuis quinze' ans jusqu'à
vingt^quatre. Ainsi je vous dois dire ou qu'il
fiiut vous faire religieuse ou vous mettre dans
la dévotion. » Il approuve pourtant son des-
sein d'élever un homme jusqu'à elle, mais fait
mine de profondément ignorer sur qui les
yeux de cette femme, qui ne voit que lui, sont
fixés.
Cependant Madame meurt (la duchesse
d'Orléans) pendant cet amour de Mademoi-
selle pour Lauzun. Le roi parle de la rem-
placer par Mademoiselle. Mais l'ami du cheva-
lier de Lorraine ne peut convenir à cette âme
d'avant les dandys. 115
superbement femme, et le roi, qui sait le fond
des choses^ a honte de son idée et finit par y
renoncer. Seulement Lauzun^ lui, feint de
croire, avec l'intelligence d'un diable qui con-
naît les femmes, que Mademoiselle désire ce
mariage, et il le lui conseille... C'est alors que,
n'y tenant plus, Mademoiselle fait l'aveu de
son amour à Lauzun lui-même...; mais à tra-
vers quels embarras et quelles pudeurs ! Cette
fière fille' a des enfances de cœur divines. Lui
ne se départ point de son système. Quand il
est parfaitement sûr qu'elle va tout lui dire,
il ne veut rien entendre. Il la supplie de gar-
der sa confidence.
« Il me répondit, dit-elle, que je le faisais
trembler. Si, par caprice, je n'approuve pas
rotre goût, résolue et entêtée comme vous
l'êtes, je vois bien que vous n'oserez plus me
voir. Je suis trop intéressé à conserver l'hon-
neur de vos bonnes grâces pour écouter une
confidence qui me mettrait au hasard de les
perdre. Je n'en ferai rien, et je vous supplie
de ne plus me parler de cette affaire... »
Mais il savait bien comment embraser le
désir, cet incendiaire ! Moin» il veut entendre
et plus elle veut dire... Un jour, parlant tou-
jours de la même chose: m J'eus envie de
souffler sur le miroir, raconte-t-elle ; cela épais-
II4 Vn DANDY
sira la glace, j'écrirai le nom engrosses lettres
afin que vous le lisiez bien. » Mais minuit
sonne. C'est vendredi^ un jour malheureux.
« Ah! fit-elle^ je ne vous dirai plus rien. »
Quelques jours après^ elle cacha dans sa poche
un papier sur lequel elle avait simplement
écrit: « C'est vousl » Mais elle ne veut pas le
lui donner un vendredi, a Donnez-le-moi^ dit
Lauzun^ je vous promets de ne l'ouvrir
qu'après minuit. » Mais elle craint^ elle hésite
encore, quand le lendemain après dîner, il
vient chez la reine, et alors elle écrit cette
page ravissante dont les détails sont pour moi
d'un charme inexprimable :
« Lorsque la reine fut entrée dans son prie-
Dieu, je me mis seule avec lui au coin de la
cheminée, je sortis mon papier ; je le lui mon-
trais et après je le remettais dans ma poche et
d'autres fois dans mon manchon. Il me pressa
extrêmement de le lui donner. Il me disait
' que le cœur lui battait ; qu'il croyait que c'était
un pressentiment, que j'allais lui donner l'oc-
casion de rendre un mauvais service à quel-
qu'un, s'il désapprouvait mon choix et mes
intentions. Cette manière de conversation
dura bien une heure, mais nous nous trou*
vâmes aussi embarrassés l'un que l'autre et je
lui dis : Voilà le papier. Je vous le donnerai à
d'avant les dandys. 115
condition que vous me ferez réponse au bas
de mon écriture. Vous y trouverez assez de
papier, parce que mon billet est court, et vous
me le rendrez ce soir chez la reine où nous
parlerons ensemble. » Je n'eus pas achevé cela
que la reine sortit pour aller aux Récollets.
Je la suivis. Je priai Dieu de tout mon cœur
pour lui demander l'accomplissement de mes
desseins. Mes distractions furent grandes.
Après être sorties de l'église, nous allâmes che?
Monsieur le Dauphin. La reine s'approcha du
feu. Je vis entrer M. de Lauzun qui s'approcha
de moi sans oser me parler ni quasi me regar-
der. Son embarras augmenta le mien. Je me
jetai à genoux pour mieux me chauffer» Il était
tout près de moi. Je lui dis, sans le regarder : « Je
suis toute transie de froid. » Il me répondit :
a Je suis encore troublé de ce que j'ai vu; mais
je ne suis pas assez sot pour donner dans votre
panneau. J'ai bien connu que vous vouliez vous
divertir et vous défendre, par un tour extraor-
dinaire, de me dire le nom de ce quelqu'un.
Je n'aurai jamais de curiosité lorsque vous
aurez la moindre répugnance à me faire quel-
que aveu. » Je lui répondis : « Rien ne saurait
être plus sûr que les deux mots que je vous ai
écrits, ni rien de plus résolu dans ma tête que
l'exécution de cette affaire. » Il n'eut pas le
ii6 vm OAaoT d'avant lbs oahdts,
temps de répliquer on m se trouva pas la forée
de soutenir une plut longue eomwérsatton, »
Encore une fois, de détails et d'accent, c'est
incomparable.
T c'est ici que le profond séducteur
devient admirable^ sataniquement
admirable de plus en plus. Cette
foudre de bonheur qui Pécrase
n'ébrèche pas l'écaillé de tortue,
en hypocrisie, dans laquelle il s'est renfermé.
Il est athée à ce que lui dit cette noble Éprise,
qui a non pas retrouvé — car elle ne les a ja-
mais eues — mais trouvé, dans un sentiment
vrai, les grâces timides d'une fille de dix-huit
ans ! Le c'est vous! et tout ce qu'elle ajoute à
ce terrible et délicieux c'est vous ! ne fausse
pas une minute le masque d'incrédulité de
Lauzun. Il lui dit a qu'elle se moque de lui »,
et elle répond avec bien plus de raison que
c'est, au contraire, « lui qui se moque d'elle ».
Les rôles sont intervertis. D'ordinaire, c'est
l'homme qui persuade, et la femme qu'il veut
Il8 Vm DANDY
persuader. La princesse ici est rhomme ;
le cadet de famille, la femme... et quelle
femme! Céliméne et Tartufe combinés ! Plus
elle lui verse sur la tête l*clat de son amour
quasi royal, plus il se fait humble, plus il se
rapetisse. Il semble dire à cette femme qui
descend pour lui : Descendez, descendez encore.
Absolument, l'heureux scélérat ! le contraire et
la justification de sa devise : « Je vais le plus
haut qu'on puisse monter! »
Les faits de cette romanesque comédie —
roman pour l'une, comédie pour l'autre — sont
aussi jolis que la comédie elle-même. Tout y
est. Dans cette cour presque espagnole d'éti-
quette, elle ose s'appuyer sur lui, quand elle se
lève. Il prend ce temps-là pour lui remettre
son papier qu'elle cache, comme une petite fiUe,
dans son manchon, cette héroïne du faubourg
Saint- Antoine, qui avait fait tirer le canon contre
Louis XIV ! 11 s'obstine toujours à ne pas croire,
lui, mais un éclair a traversé le masque et elle
le voit bien. « 11 sera, dit^il, toujours soumis à
ses volontés. » Ce n'est pas non, cela! mais
cela dit — ce qu'il était impossible de ne pas
dire — le voilà qui s'abîme dans des respects
à la rendre folle d'impatience ! Enfin il lâche
le grand mot, — le mot humiliant : « Serait-il
possible que vous voulussiez épouser un do-
d'avant les DANDT8. Iip
MBSTiQUE de votre cousin germain ?... » C'est
ainsi qu'il parlait de sa charge de capitaine des
Gardes du corps.
Mais, comme il i*avait calculé, tout ce qu'il
opposait de barrières à Mademoiselle la faisait
sauter par-dessus. Elle demanda donc hardi-
ment au roi la permission d'épouser M« de
Lau2un. Chose qui stupéfie ! le roi ne s*j opposa
pas. Il dit à Mademoiselle de bien réfléchir,
de ne pas agir à la légère, etc. Mademoiselle
souffre des temporisations qu'elle entrevoit au
fond de cette réponse du roi et Lauzun défend
le roi contre elle ! Il trouve que le roi a rai-
son de lui dire de penser à une affaire qui ne
lui convient pas, etc., etc. Le roi ne dit rien
à Lauzun, il est gracieux pour lui et pour elle.
Cela fait espérer Mademoiselle, quand un soir,
chez la reine, Lauzun lui dit brusquement :
« Il ne faut plus remettre à parler au roi. Vous
lui direz si vous m'en croyez : Sire, les plus
courtes folies sont les meilleures. Je viens
remercier Votre Majesté des réflexions qu'elle
m'a fait faire. Je ne pense plus à ce que je
lui ai demandé. » Mais Mademoiselle, outrée,
exaspérée, parle au roi, mais dans un autre
sens, et avec quel tact, quel goût et quelle
résolution ! (Voy. le VI* volume, page 34.) Le roi
ne lui dit qu'une chose : « Je ne m'oppose ni à
laO vu DANDT d'aVANT LB8 DANDTt.
votre volonté ni à la fortune de M. de Làuzun,
mais n'agissez qu'après réflexion. » C'était con-
sentir. Toute la cour apprend cette chose
renversante : le mariage de Mademoiselle !
Lauzun a la tenue modeste, presque rougis-
sante, d'un homme épousé comme une jeiine
fille. «J'ai besoin de toute ma raison^ dit-il, pour
m'empécher de perdre la tête. » Quand, le
contrat de mariage dressé, tout prêt pour la
cérémonie, Lauzun, toujours le Lauzun d'une
logique d'humilité insupportable, dit encore à
Mademoiselle : «S'il vous prend U moindre dé-
goût lorsque vous serez devant le prêtre^ je
vous prie de tout mon cœur de tout rompre ; »
et Mademoiselle répondant : « Vous ne m'aime^
point» — C'est ce que je ne dirai (fait-il) que
quand je serai sorti de l'église. J'aimerais mieux
être mort que de vous avoir fait connaître
avant ce temps ce que j'ai dans le cœur pour
vous... », voilà qu'une immense et subite tris-
tesse tombe sur le cœur, sur le grand cœur de
cette fille heureuse ; elle se met à pleurer,
sans savoir pourquoi, dit-elle, et, le lendemain,
le mariage est rompu par le roi !
ÎO
VI
E n'ai à m'occuper ici que de la
façon supérieure dont Lauzun a
mené sa séduction de Mademoi-
selle. Il a exécuté la chose comme
le plus grand artiste en séduction
qu'on ait jamais vu. J'ai cherché vainement
dans sa conduite une faute, un oubli, une dis-
traction. Il ne fallut rien moins que la volonté
de Louis XIV pour renverser ce chef-d'œuvre
de Lauzun^ et encore Louis XIV, qui ne fut
plus Louis XIV dans cette affaire, car ce roi,
qui passait à juste titre pour être le plus hon-
nête homme de son royaume, s'y conduisit ou
avec la, plus grande faiblesse ou avec la plus
grande duplicité. Entouré, travaillé, tiraillé par
la coterie de Monsieur, la belle-mère de Made-
moisellie et sa sœur qui avait épousé un de
Guise, çéda-t-il inisérablement, après avoir
donné son consentement à Mademoiselle, ce
16
199 OH DANDY
qui serait un manque de parole ? on Ta-t-il
trompée, ce qui serait un mensonge et tout à
la fois une cruauté? Dans les deux cas,
Louis XIV est petit et presque malhonnête. La
seule raison qu'il donna à Mademoiselle, déses-
pérée, et qui fut très éloquente et très pathé-
tique à ses pieds, ce fut la soi-disante opinion
des cours de l'Europe. Raison lâche que Ma-
demoiselle traita vaillamment de honteuse,. <. Il
fut inflexible à ses larmes, mais il pleuruy en
la refusant. Quand les tigres nous dévorent,
ils ne pleurent pas, et quand les crocodiles
versent des larmes, c'est pour nous attirer. Ces
larmes de Louis XIV flétrissent sa grande phy-
sionomie, et elles restent incompréhensibles,
si elles ne sont pas déshonorantes...
Le désespoir de Mademoiselle fat tragique.
Lauzun pleura pour la désespérer davantage.
Il y avait sans doute aussi de la vérité dans
ces pleurs. Comment n'aurait-il pas pleuré?
Boabdil pleura sur sa ville. Le roi, toujours
odieux, vint chez Mademoiselle, voulut la con-
soler, l'embrassa, lui tint longtemps la joue
contre la sienne et 'Mademoiselle eut la har-
diesse de lui dire : k Vous faites comme les
singes qui étoufl^nt leurs enfants dans leurs
caresses. » Mot qui valait presque, en audace,
son fameux coup de canon!
d'avant les dandys. 12}
Mademoiselle prit le parti dans son angoisse
de ne plus paraître à la cour. Eh bien ! ce fut
Lauzun quiTy repoussa et qui lui dit que c'était
mal de se tenir si longtemps éloignée du roi.
Quand elle rencontrait Lauzun, elle pleurait
et CRIAIT, n'importe où elle fût. L'homme
d'acier qui se servait de son acier pour déchi-
rer davantage ce cœur de princesse, dans l'in-
térêt de la passion qu'il lui inspirait, alla jus-
qu'à lui dire : « Si vous continuez ainsi, je ne
me trouverai jamais où vous sere^» Je resterai
dans ma chambre... » Et elle n'osait plus, dit-
elle, pleurer devant lui !
Après la rupture du mariage, le roi donna
un gouvernement à Lauzun, ce qui fit dire à
Mademoiselle : « Je ne serai jamais contente de
ce que le roi fait que lorsqu'il m'aura donnée
à vous. Jusque-là je me trouverai insensible
à toutes vos élévations. » Son mariage rompu,
Lauzun affecta de négliger sa toilette *, ce qui
I. Je croisqu'il l'arrangea plutôt... Elle dut être hypocrite
comme toute sa conduite. Il n'était pas homme à se fourrer
de la cendre sur la tête comme un Juif dans l'affliction.
S'il s'en mit, ce fut bien légèrement. Seulement l'otil de
poudre d'un chagrin qui n'enlaidît pas et qui intéresse.
Lauzun était trop Dandy de nature pour oublier l'effet exté-
rieur. Les Dandys s'en préoccupent toujours. Rappelez-vous
dans Stendhal (le Rouge et le Noir) le Dandy russe prescri-
vant à Julien Sorel la mélancolique cravate noire, toutes les
fois qu'il remet à la femme de chambre de la personne qu'il
aime les fameuses lettres auxquelles elle ne répond pas...
124 UN DANDT
ajouta au chagrin de Mademoiselle, mais il
exigea qu'elle soignât la sienne, malgré l'afflic-
tion dont elle maigrissait. Elle Faimait avec
Pidolâtrie 'physique sans laquelle il n'y a pas
d'amour. (Voir l'histoire charmante du ruban
rose à la cravate de Lauzon, à la revue de
Flandrei page du VI* volume des Mémoires,)
Même après la rupture, la malheureuse ne fut
jamais au bout des cruautés inouïes avec les-
quelles Lauzun s'attachait, comme avec des
clous, ce cœur envoûté par lui. Un jour, le
bruit courut qu'elle allait épouser le duc
d'York. Il alla chez elle et lui dit : « Si vous
voulez épouser le duc d'York, je demanderai
au roi de m'envoyer en Angleterre négocier le
mariage. » Elle lui répondit sublimement ;
« Rien qu'à vous !» Il se jeta à ses pieds du
coup de ce mot et y demeura sans rien dire.
« Je fus tentée de le relever, dit-elle, mais je
surmontai cette envie..., et il se releva seul
et s'en alla. » Il partit pour les Flandres,
affectant d'oublier de dire adieu à cette
femme dont il emportait la vie. Elle le lui re-
procha, « mais, dit-elle, je voulais me fâcher
contre lui, je le voyais et je n'en avais pas la
force ! » Réellement , elle était envoûtée :
« J'étais quelquefois, reprend-elle, en dispo-
sition de le gronder et de me plaindre, mais
il m'en ôtait l'envie par des manières que je
D AVANT LE8 DANDYS.
las
ne saurais dépeindre, tant il les a singu-
lières ! » Toujours la singularité ! toujours le
Dandysme !
VII
B le répète, je n'ai eu à m'occuper
aujourd'hui que de cette séduction
de Lauzun, qui est une chose à
part dans l'histoire des séductions
humaines. Je n'ai donc pointa par-
ler de son arrestation et de sa mise à Pigne-
rol... Mademoiselle resta séduite jusqu'à son
dernier jour. Le mépris même que plus tard
elle eut pour Lauzun ne put rien contre son
ascendant. Il sortit de Pignerol. Il alla à Bour-
bon, puis à Âmboise, puis enfin revint à la
cour. Il revint sans masque. Il n'espérait plus
le mariage et la séduction était accomplie. Il
se montra tel qu'il était, joueur, libertin, hy-
pocrite de dévotion, cupide, sans fierté et sans
reconnaissance pour Mademoiselle, à l'instant
où il Ja trompait et s'encolérait contre elle.
Tout cela est hideux. Mais quelle puissance !
DN DANDY d'aVANT LES DANDYS. 137
Mademoiselle voit tout, sait tout, « mais j'en
avais trop fait, dit-elle, pour ne pas achever ce
que j'avais commencé ».
C'est la fatalité de l'orgueil dans Pamour.
Elle l'acheva. Louis XIV permit à la fin le
mariage secret, mais à quel prix ? Au prix de la
moitié des biens de Mademoiselle, cédée à l'un
de ses bâtards! Hélas! il continuait, dans cette
histoire de Mademoiselle et de Lauzun, de
n'être plus Louis XIV. Les Mémoires ne vont
pas jusque-là. Ils s'interrompent brusquement,
comme de honte ! Mais le lecteur entend déjà
dans le lointain le mot qui traversera les siè-
cles : « Henriette de Bourbon, ôte-moi mes
bottes !» dit à la cousine germaine du plus fier
roi qui ait jamais existé.
Avouez que cette histoire, qui n'est qu'un
épisode de l'histoire d'un Dandy anticipé, est
aussi passionnante que les romans les plus
inventés de ce temps ! et qu'elle a plus d'inté-
rêt que l'analjse d'aucun d'eux !
FIN D*UN DANDT d'AVANT LES DANDYS.
IMPRIMÉ PAR A. QUANTIN
AHCIENRE MAI80H J. ClATB
POUR
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